25 — 27.05

Angélica Liddell Madrid

Seppuku. El funeral de Mishima o el placer de morir

théâtre

KVS BOL

Venue avec une chaise roulante à annoncer lors de la réservation en ligne ou via la billetterieAccessible aux personnes en chaise roulante | Espagnol, Japonais → NL, FR, EN | ⧖ 2h | €28 / €22 | Contient de la nudité, un prélèvement de sang en direct, des références au suicide, 18+

En 1966, l'écrivain japonais Yukio Mishima filmait la représentation de son suicide rituel, ou seppuku. Au même moment, Angélica Liddell était dans le ventre de sa mère. De cette coïncidence est née une fascination croissante pour les écrits de l'auteur et son existence hors norme. Liddell en fait le point de départ de sa nouvelle création, explorant l'attraction pour sa propre mort et la perception du suicide.

Conçue avec des acteur·ices du Théâtre National de Nô de Tokyo, Seppuku. El funeral de Mishima s’offre comme une expérience théâtrale totale. Par son langage abrasif et sa présence magnétique – fusionnant son récit, une adaptation de la pièce du XIVe siècle Hagoromo, des chants et un prélèvement de sang effectué sur scène – Liddell renverse l'idée même du suicide. Elle n’évoque pas seulement la mort, mais aussi ce combat que nous menons chaque matin face à une société hyper-productive qui nous somme d'étouffer nos forces intérieures indomptées : une hémorragie lente au nom de l’efficacité.

Pour sa première invitation au festival, Liddell signe un hymne à la part insoumise de la vie. Présenté en soirée et au petit matin, à l'heure où Mishima s’est donné la mort, la performance s'inscrit dans ces moments suspendus où la poésie de la nuit n'a pas encore cédé au tumulte productif du jour.

"Le spectacle transforme le suicide en rituel poétique, entre ferveur mystique et vertige intime." Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, 2026, Coups d'oeil

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Entretien-abécédaire avec Angélica Liddell 

S comme Sexe [ou comme Suicide] 

« Le sexe est une tombe splendide », disait Mishima. Seuls le sexe et la mort nous confrontent aux limites du corps. C’est l’unique façon de savoir que nous sommes vivant·es au milieu de l’ennui du quotidien. 

 

E comme Élégie [ou comme Énergie] 

Je fais appel à l’énergie de la fin de la vie. L’élégie est un poème de lamentation, et ce à quoi je fais appel dans cette œuvre, c’est la fin de la vie ; je revendique le suicide comme faisant partie des beaux-arts. Cette œuvre est donc anti-élégiaque. Je veux compléter l’œuvre d’art par la fin de la vie. 

 

P comme Performance 

J’ai beaucoup de mal avec ce terme, dans la mesure où ma « représentation » est intimement liée à la sincérité intérieure, au besoin intérieur, à l’idée de mort, tout comme Mishima représente, encore et encore, son suicide. Je ne travaille pas à partir de l’idée de « performance », mais à partir de celle de « représentation » comme désir. La représentation comme un désir profond, abyssal. 

 

P comme Poésie 

L’une des choses qui m’étonnent le plus dans le suicide rituel est la composition du poème d’adieu dans les instants qui précèdent la mort, le « Jisei no ku » (Les poèmes d’adieu du Coquillage – NDT). Je ne parle pas d’une simple lettre de suicide, mais d’un désir de s’exprimer de la manière la plus transcendante possible, c’est-à-dire la ratification d’un état mystique à travers la parole, la nécessité que la beauté existe pour quitter le monde flottant et entrer dans le monde réel, le monde des morts. La poésie est en soi le désir de transcendance, le besoin de Dieu. 

 

U comme Utopie 

Les utopistes envisagent la réalisation de l’utopie, iels sont en quelque sorte matérialistes. Je me considère plutôt comme une idéaliste, une ultra-transcendante, le monde réel ne m’intéresse pas, pour moi, ce qui importe, ce sont les ombres projetées par le feu dans la caverne, les idées pures, l’inexistant. La beauté des ombres est précisément ce qui nous fait détester la réalité, c’est ce qui alimente notre insatisfaction, le sentiment que nous ne sommes pas à notre place dans ce monde. Les utopies ne m’intéressent pas vraiment, elles finissent par tomber dans la possibilité, et je déteste la possibilité. Ce qui compte, c’est la sensibilité pure, en soi et pour soi, sans lien avec l’utilitaire. Bref, je ne me bats pas pour m’intégrer. Je vis désintégrée. Je vis dans le monde des anges. Je vis en colère contre le monde réel, comme les anges. En définitive, je suis une romantique invétérée. 

 

K comme Kishikaisei [« résurrection, fait d’arriver à rétablir une situation normale suite à la destruction ou l’effondrement de quelque chose ou d’une situation sans espoir »] 

Sans destruction, sans péchés, sans cataclysme, il n’y a pas de résurrection. Nous avons besoin de pécher, nous avons besoin de nous autodétruire pour ressusciter, c’est une autodestruction consciente. Celui ou celle qui commet le plus de crimes jouira d’une plus grande absolution, recevra plus d’amour. Il est vrai que dans le christianisme, cela a des connotations miraculeuses, mais quoi qu’il en soit, la destruction est nécessaire. C’est l’essence même de l’art, la cruauté pour rétablir la lucidité. L’immolation pour entrer au Paradis. 

 

U comme Ulcère [ou comme Universel ; ou comme
Ulcère Universel] 

À 12 ans, j’avais déjà un ulcère hémorragique du duodénum qui m’a suivi pendant toute mon adolescence. Je suppose que j’ai somatisé l’ulcère d’un univers que je détestais de toutes mes forces. L’être humain est effrayant, c’est un ulcère marchant.

*

E …

 

L comme Liddell… Quelle signification attribuez-vous aux noms propres ? 

Quand je suis tombée amoureuse, le nom occupait toute la place. C’est incroyable comme un nom peut concentrer le sens d’une histoire d’amour. Le nom est l’être aimé lui-même. Il suffit de son nom, de le prononcer. Cependant, quand je déteste une personne, elle devient immédiatement innommable, je ne peux même pas voir son nom écrit ou l’entendre, son nom me répugne, il me dégoûte, je me souille si je le prononce. Le pouvoir de nommer est impressionnant. En fait, Dieu crée le monde et le nomme, il nomme chaque être vivant qui le peuple. Même une table doit avoir un nom, même le riz. Le nom contient l’esprit, d’une manière plus significative et plus puissante que le visage ou la forme. 

*

F aut-il toujours prendre le risque de se blesser ? 

Dans le code samouraï du bushido, reflété dans le Hagakure, il existe un concept appelé « Kirinji ». Kirinji signifie mourir l’épée à la main. Mourir en combattant. Choisir la mort quand on doit choisir entre la vie et la mort, sachant que le combat est voué à l’échec. Sans échec, il n’y a pas de Kirinji. Kirinji implique l’absence totale de possibilité de gagner une bataille. Kirinji signifie se battre en sachant que l’on va perdre. Il ne faut pas se protéger, ni se cacher sous l’avant-toit. Il faut toujours prendre le risque. J’essaie d’être un bon samouraï. 

 

U …

 

N …

 

E …

 

R …

 

A vez-vous l’impression de prolonger le geste poétique de Mishima ou de le recomposer ? 

Je suis Reiko, la femme du conte intitulé Yukoku. Je suis fidèle à mon seigneur, je le suis dans son suicide, je fais junshi, comme un samouraï, je le lui dois. Je dois tout à Mishima. Je dois l’accompagner dans la mort. Je vais aller chercher ses cendres à Tokyo. J’ai obtenu l’une des rares autorisations pour visiter l’endroit où il a fait son seppuku. Bergman disait que si vous vous rendez à l’endroit où quelqu’un s’est suicidé·e, vous pouvez savoir quand vous allez mourir. Il suffit de le demander. Je veux poser cette question dans la pièce où Mishima, mon amour, s’est ouvert le ventre. 

 

L …

*

D …

 

E …

*

M …

 

I comme Inné·e ou Inévitable… Que peut signifier aujourd’hui le fait d’« affronter une mort certaine », comme le décrit Mishima, inspiré par le code des samouraïs ? 

Comme Mishima, je suis également angoissée et obsédée par la dialectique entre l’art et la vie. Écrire, ce n’est pas vivre. Je ne sais pas. Je ne pense pas qu’il y ait de place dans le monde moderne pour l’éthique samouraï, principalement parce que nous ne croyons pas en l’existence de quelque chose de supérieur à nous et que nous avons perdu la capacité de servir, nous vivons obsédé·es par nos droits sans prêter attention à nos obligations, dans une spirale d’égocentrisme disproportionné. Il faut consacrer sa vie à quelque chose de supérieur pour confirmer notre insignifiance et anéantir notre vanité. Rien ne procure plus de plaisir à un samouraï que d’obéir.

À notre époque, alors que nous sommes plus manipulé·es et contrôlé·es que jamais dans une dictature sans dictateur, nous avons paradoxalement perdu le beau sens de l’obéissance et de la loyauté, et même celleux qui se croient libres ne le sont pas. C’est vraiment la douleur qui nous rapproche de la mort. Nous sommes exilé·es sur terre. Pour ma part, je m’imagine morte tous les matins. Depuis longtemps. Je considère tout du point de vue de ma mort, et c’est là le cœur du Hagakure

 

S …

 

H …

 

I …

 

M …
 

A comme Amour. Votre spectacle Seppuku. El Funeral de Mishima est-il finalement un « chant d’amour » ? Comment agencez-vous votre intériorité avec le dehors de la représentation? Et si c’est un chant, est-il dangereux ? 

Mishima défendait l’amour secret. Mourir sans révéler le nom de l’être aimé. Dans son commentaire sur le Hagakure, il mentionne ces vers du poète Saygo, où, selon lui, apparaît pour la première fois le mot hagakure, qui signifie « à l’ombre des feuilles ». 
 

Hagakure ni Chiri to
Fleur solitaire qui reste

domareru Hana nomi zo
cachée parmi les feuilles,

Shinobishi hito ni Au
telle est ma rencontre avec

kokochisuru
celui que j’aime en secret.

Telle est l’essence de l’amour pour Mishima. Et l’essence de l’énergie. Bien sûr, cette œuvre n’est pas seulement née de mon amour pour Mishima et pour ses livres, elle est aussi née de ma relation avec le suicide, de mon respect pour les suicidé·es. Mais l’important est de construire le poème. Mourir n’est pas dangereux.

  • Extraits d’un entretien réalisé et traduit par Najate Zouggari du TnS (Théâtre national de Strasbourg) en juillet 2025

25.05

  • 17:00

26.05

  • 06:30

27.05

  • 19:00

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, KVS
Mise en scène, texte, scénographie et costumes : Angélica Liddell | Performeur·euses : Alberto Alonso Martínez, Nonoka Kato, Angélica Liddell, Masanori Kikuzawa, Ichiro Sugae, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto | Figurant·es locaux·les : Esteban Delsaut, Juan Mora, Alexandre Moxhet, Louis Champy, Sarah Lagneaux, Kaoutare Bannouni | Création lumières : Javier Alegría | Direction technique : Maxi Gilbert | Technicien lumières : Francisco Jesús Galán | Son : Antonio Navarro | Machiniste : Fernando Díaz | Régie générale : Elena Galindo | Construction du décor : Alfonso Reverón Díaz | Logistique : Micaela Ferrer | Production : Gumersindo Puche | Assistant de production : Jaime del Fresno
Contient des extraits des textes Patriotism et The Sailor Who Fell from Grace with the Sea de Yukio Mishima. Adaptation de la pièce de théâtre Nô Hagoromo (« Le manteau de plumes »). 
Coproduction : Festival Temporada Alta, Théâtre national de Strasbourg, Wiener Festwochen - Freie Republik Wien, Festival Grec, Odéon - Théâtre de l’Europe
Avec le soutien de la Communauté de Madrid | Remerciements à l’Institut Cervantes à Tokyo et à l’acteur de théâtre Nô de l’école Konparu, Tsuano Yamai
Performances à Bruxelles avec le soutien de l’Ambassade d’Espagne en Belgique

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