21 — 24.05
Janaina Leite São Paulo
História do Olho
théâtre
| Portugais → NL, FR, EN | ⧖ 2h40 | €22 / €18 | Contient de la nudité, des références à des violences sexuelles, des scènes de sexe en direct, de la suspension corporelle, 18+
S’inspirant librement de l’œuvre éponyme de Georges Bataille, la metteuse en scène Janaina Leite, figure incontournable de la scène brésilienne actuelle, analyse le lien entre le théâtre et la pornographie. La pièce suit le récit originel décrivant les explorations sexuelles de trois adolescent·es. Dans une mise en scène féérique, Leite et Núcleo do Olho restituent cette sombre fable sous la forme d’une expérience magique, parfois même festive, confinant à la fois au vulgaire et au sublime, au banal et au cosmique, au connu et à l’insondable.
Douze interprètes professionnel·les ou amateur∙ices, dont des travailleur·euses du sexe, convient le public à une expérience intense faite de récit théâtral, de musique et de scènes pornographiques en direct. Leite et son équipe s’engagent dans une relation intime avec l’œuvre de Bataille et ouvrent cette intimité au public. La pornographie devient ici une forme théâtrale permettant d’aborder nos pulsions à la fois vitales et destructrices.
História do Olho (« Histoire de l'œil ») aborde notre rapport à la honte et au désir, aux tabous et à la volonté. La transgression performative permet d’atteindre l’entendement et le consentement. Une fable pornographique subversive, une aventure radicale, mais aussi une manière de nuancer le regard à travers un théâtre tendre et rassembleur.
"['Story of the Eye' is one of] The Most Surprising Avant-Garde Works of Theater" Juan A. Ramírez, 2026, New York Times
História do Olho
C’est sur les conseils de son analyste que Georges Bataille a écrit la célèbre Histoire de l’œil. Sous pseudonyme, le jeune bibliothécaire de 23 ans utilisait la littérature comme un espace de masque et de métamorphose pour donner libre cours à l’angoisse aiguë qui le saisissait dans son rapport à la sexualité, et ainsi écrire ce récit « sadique, pornographique et juvénile », comme il le disait lui-même. Des années plus tard, il a affirmé que l’écriture de cette œuvre l’a transformé, passant de l’être « absolument maladif qu’il était » à quelqu’un de relativement viable.
Bataille adopte une attitude presque programmatique consistant à transformer l’esthétique (qui convoque le goût) en esthésique (qui convoque le désir, la douleur et la répulsion), en associant, dans ce conte de fées gore, les dimensions du sublime et de l’abject.
J’ai découvert Bataille alors que j’étudiais encore la littérature française à la faculté de Lettres et, des années plus tard, j’ai été attirée par le thème du sacrifice qui traverse son œuvre, ainsi que par son intérêt pour les états statiques de la conscience. « Je propose un défi, non un livre » est l’une des phrases qui m’a marquée lors de la lecture d’une autre de ses œuvres, L’expérience intérieure, parue en 1943. « J’écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou. » Et il ajoute : « Je voulais écrire un livre dont on ne puisse pas tirer de conclusions faciles. »
Ma recherche sur le territoire de la pornographie commence avec Stabat Mater (2019), traverse vertigineusement l’expérience de Camming 101 noites (2020) et débouche sur les expérimentations du Núcleo do Olho pendant la pandémie, qui donneront naissance à História do Olho – un conte de fées porno noir, notre version de l’œuvre de Bataille.
Amener la pornographie au théâtre, c’est pour moi soutenir un défi dont on ne puisse pas tirer de conclusions faciles.
Avoir trouvé des partenaires qui non seulement ont accepté le défi, mais l’ont poussé bien au-delà des enjeux du « bas matérialisme » Batailléen, est sans aucun doute l’un des événements les plus marquants de ma vie artistique.
Récemment, on m’a interrogée sur la réelle autonomie et l’agentivité des interprètes face aux actes « extrêmes » – leurs mots – qui ont lieu dans le spectacle. Iels parlaient surtout de la « scène de fisting » créée et interprétée par Isabel Soares. Je n’ai pu m’empêcher de sourire intérieurement, et même d’éprouver une certaine fierté en imaginant ce qu’elle répondrait, ainsi que tous·tes les autres, face au soupçon de la moindre aliénation dans ce processus.
Janaina Leite, avril 2026
***
En mai et juin 2026, quatre ans après la première de História do Olho, je répondrai une fois de plus à la question de savoir quelle est mon rapport à la pornographie. J’écouterai mes partenaires de scène énumérer leurs passages préférés du roman de Georges Bataille et répondre, chacun·e à sa manière (très particulière, d’ailleurs), à la façon dont iels se rapportent à la pornographie. Nous adresserons cette question au public. Après tout, même s’il semble inexistant, nous partons du principe qu’il existe bel et bien un rapport à la pornographie.
Cela implique l’affirmation que la pornographie est, d’une certaine manière, familière, marquée par l’ambivalence entre un accueil et des sensations érotiques non-avouées. Certaines de ses places dans la culture témoignent de cette dynamique : la masturbation, le travail du sexe, le champ de la critique féministe ou celui de l’expérimentation artistique. Si la pornographie impose sa présence et forme notre imaginaire plus que nous ne sommes prêt·es à l’admettre, c’est qu’elle exige que l’on reconnaisse l’efficacité de son sortilège : atteindre, de manière incontournable, la chair. Et serait-il d’ailleurs souhaitable de renoncer à l’excitation suscitée par les images et par les pratiques sexuelles dont s’occupe la pornographie ? Selon la morale, certain·es répondraient que oui. Mais nous savons que cela ne se ferait pas sans le coût d’une désensibilisation – qui soutient aussi bien la saturation que la négation totale. À ce stade, je soupçonne que les images pornographiques gardent une certaine ressemblance avec les images de l’horreur. Elles nous regardent en retour, font de nous les objets d’un regard inscrit dans l’histoire, dans ce qui persiste encore à nous déconcerter, remettant en question l’idée d’un moi maître de soi et de son propre désir.
Bataille nous parle de l’œil comme d’une « friandise cannibale », un objet que l’on pourrait saisir avec une cuillère. Ici, la séduction porte sur la matière (il avertit toutefois que « la séduction extrême est probablement à la limite de l’horreur »). Dans l’une des postfaces du livre, Roland Barthes soutient que Histoire de l’œil est l’histoire d’un objet : un œil qui migre vers d’autres objets comparables, bien que non semblables. Il suffit de suivre les chaînes associatives de Bataille, qui vont de manière hallucinée du corps au cosmos (et inversement) : œil – œuf – testicules – soleil – urine. Salive – sueur – sperme – la Voie lactée. Un œuf – un œil crevé – le crâne – la voûte céleste. Le soleil regardé – le soleil qui aveugle – un homme qui égorge un taureau. L’espace infini – le cri d’un coq. Un œil-objet, qui persiste et se transforme, sautant d’image en image. Je me permets ici de supputer que si Bataille avait répondu à la question de savoir quel est son rapport à la pornographie, il aurait dit avoir poussé jusqu’à la limite de l’impossible son obsession pour le « régime intensif de la matière » (selon ses propres mots), au point de rencontrer un œil qui non seulement voit, mais densifie le regard – d’où il éprouve une « joie fulgurante ».
Notre conte de fées (comme aime à le rappeler Janaina) se constitue peut-être comme un maillon au sein de la chaîne associative de Georges Bataille, partageant le statut d’objet narré, regardé. Cela implique des risques, c’est vrai. Mais ceux-ci sont peut-être moins liés aux actes explicites et à ce que nous faisons, de notre plein gré et avec beaucoup d’excitation, avec nos peaux et nos orifices sur scène. C’est par ailleurs le symptôme d’une vision assez étroite (bien que, malheureusement, peu surprenante) que de réduire le spectacle à ces moments pour justifier des censures plus ou moins voilées. Le risque est ailleurs.
C’est que, dans le jeu de l’œil-objet, il n’existe pas de sujet centré, stable et cohérent. Il relève de la joie fulgurante de l’œil de circuler, sans trop obéir aux positions de savoir et de pouvoir. En d’autres termes, dans nos rapports à la pornographie, nous acceptons de perdre un peu le contour de nous-mêmes. Peut-être au profit de la rencontre avec une dimension étrange, amorphe, vacillante, qui nous rend certes vulnérables face à l’autre, mais qui, en même temps, exprime son désir de lien. C’est de cette matière que História do Olho est faite. À chaque nouvelle saison, nous nous rappelons que ce lien n’est pas garanti. Néanmoins, nous continuons à parier dessus.
- Isabel Soares, avril 2026
- Isabel Soares est actrice, performeuse et psychanalyste. Elle est titulaire d’un master en études culturelles de l’Université de São Paulo. Sa pratique artistique et ses recherches s’inscrivent dans le domaine des relations entre l’image, la pornographie et les sexualités dissidentes. Elle fait partie de la distribution de História do Olho.
- Traductions par Arnaud de Schaetzen
21.05
22.05
23.05
24.05
- 16:00
- + aftertalk modéré par Olivia Ardui (FR)
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Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Les Halles de Schaerbeek
Concept, dramaturgie et mise en scène : Janaina Leite | Artistes-créateur·ices : André Medeiros Martins, Armr’Ore Erormray, Carô Calsone, Cusko, Georgia Vitrilis, Ian Figlioulo, Isabel Soares, Janaina Leite, Lucas Scudellari, Tadzio Veiga, Ultra, Vini The Kid | Dramaturgie et assistance à la mise en scène : Lara Duarte, André Medeiros Martins | Suspension corporelle : Georgia Vitrilis, Pamkhada, Pombo Morcego, Unificarte.Brasil et artistes invité·es Sekretzpektrum, Nube, Burning Moon Body Art, Scalpel Priestess | Chansons originales et musique live : André Medeiros Martins, Ultra Martini, Vini The Kid | Conception lumière : Wagner Antônio | Conception des costumes : Melina Schleder | Production musicale : Mateus Capelo, Renato Navarro | Bande originale : Renato Navarro, Vini The Kid | Conception et opération sonore : Renato Navarro | Entraînement physique et direction technique : Lara Duarte | Construction scénique : Edson Luna, Wanderley Wagner da Silva | Conception des mannequins : Tadzio Veiga | Régie lumière : Felipe Tchaça | Régie générale et assistance à la production : Leticia Karen | Direction de production originale : Carla Estefan (Metropolitana Gestão Cultural) | Direction de production et distribution : Ariane Cuminale (VUELA)
Production : Núcleo do Olho & VUELA | Coproduction : MITsp - Mostra International de Teatro São Paulo
Présenté par : Prêmio Zé Renato para a Cidade de São Paulo (Prix Zé Renato du théâtre)
Avec le soutien du Teatro Mars, Centro Cultural da Diversidade