16 — 19.05
Alberto Cortés Madrid
El corazón de Ester
théâtre — premiere
| Espagnol → NL, FR, EN | ⧖ 1h | €20 / €16
Au 19e siècle, fut retrouvé dans la campagne anglaise un mystérieux manuscrit composé d’extraits de journal intime et de poèmes d’amour écrits par une certaine Ester. Elle y décrit comment, à force de s’abandonner corps et âme à ses bien-aimés, elle disparaît peu à peu. Alberto Cortés met en miroir l'abandon à l'être aimé et son propre abandon face au public : il dessine les contours de cette relation définie par le fait de regarder et d’être regardé, et en conclut qu’à force d’être regardé, on finit par disparaître. Il a donc décidé de ne présenter la pièce que 50 fois ; au-delà, elle sera consumée par le regard du public, telle une bougie. Cortés interroge également l’existence d’une dévotion queer, et la relie à l’espoir d’un avenir nouveau.
Après s’être révélé au public du festival l’an dernier avec Analphabet, Cortés revient avec une performance hypnotisante, mêlant littérature, subtilité et épanchement romantique. Confession poétique, El corazón de Ester décrit la nature performative de l’amour – qui nous épuise autant qu’il nous nourrit –, la dimension existentielle de la solitude et la vulnérabilité du corps. C’est une pièce rituelle dans laquelle la scène est un lieu de pèlerinage consacré à la dévotion, au risque et à l’amour, qui se fait également un plaidoyer en faveur de la performance.
NOUVEAUX MYTHES
Extraits du journal d’Ester
Dans une nouvelle tentative de mythologie fictionnalisée, je déploie la réalité dans l’intention de construire de nouveaux récits ; les histoires étranges non racontées, les mythes que j’ai eu besoin d’entendre, la création de nouvelles sources dans lesquelles puiser. Puisque l’histoire masculine et les mécanismes du réel créés par les Académies ont ressenti le besoin de nous exclure, nous, les queers, les romantiques, celleux qui ne participent pas à la violence, les corps qui ne font pas la guerre, les corps dissidents et marginalisés, les rêveurs et les rêveuses, les cœurs blessés par l’amour, les cœurs tendres, celleux qui ont choisi la poésie comme un avenir possible et la rébellion des corps comme arme ; puisqu’aucune mythologie ne s’adresse à nous, il nous faut l’inventer.
J’ai composé une nouvelle fiction en créant le manuscrit d’Ester, qui a été le fondement, la base, la source dont est issue la pièce. Je partage ci-dessous quatre extraits du journal d’Ester qui ont été « conservés à ce jour » :
Oh, je tremble de partout avec de la lumière verte. Je tremble et je transpire alors que je me déplace du lit de jour au lit de nuit. Je transporte une fièvre de la cuisine au salon et du salon à la fenêtre. Mon amie Ester, qui êtes-vous, vous, dont les horloges semblent s’être arrêtées ? J’essore les draps trempés des démons du petit matin, j’étale mon esprit au jardin, il s’imprègne de l’odeur des particules de la campagne, et je m’endors enroulée dans la jungle. Puis je pense à tous les cœurs que j’aime et à ma poitrine, trop étroite pour les accueillir tous ; puis je demande au muet si je suis une sirène, et son silence en dit long. Je pars courir dans les bois ; si mon regard croise celui d’un écureuil ou d’une musaraigne, je suis déjà satisfaite. Je continuerai d’écrire demain ; je ferai en sorte que vous tombiez amoureux·se de moi, pas à pas.
Ester
Lion de la raison, tais-toi un moment. Ce matin j’ai vu Arthur Ojosturbios se gratter la barbe et se débattre avec une mouche décidée à se poser sur son visage. J’ai souri. Mes mains se sont engourdies rien qu’à le regarder. J’ai failli perdre une dent. Je n’aperçois aucun danger dans le regard d’Arthur ; je vois la nuit ; je vois la stupidité sortir ses griffes ; la cruauté d’un enfant. Je ne crains pas ses yeux ; je pourrais nager en eux tout le printemps, je pourrais danser juste avec eux. Je pourrais l’aimer en acceptant son tourbillon de vide. Je suis capable d’ignorer mes pieds, de me ligoter les chevilles pour ne pas fuir et de dévorer le danger avec ma bouche. Esprit, délivre-moi de ce feu qui me brûle les doigts. Si, pour étancher mon délire, il fallait m’attacher aux arbres, je pourrais me couper les bras ; j’irai à ma mort avec joie pour peu que je la frotte contre la zone érogène du courage. Aujourd’hui, l’aube est ensoleillée et les calèches galopent sur mon front. Vie fougueuse, je sens que plus je te désire, plus tu m’épuises.
Ester
Hier, j’ai rêvé qu’alors que je mourais, la lumière venait telle une aube orageuse. Alors que je mourais, je voyais sourire ma sœur Cloth ; elle ne souriait pas de bonheur, mais parce qu’elle pouvait pénétrer ma paix. Alors que je mourais, le bosquet de la campagne se transformait en grêlon, tombant soudain en terribles trombes. Je pensais à dire au revoir à ma pauvre Myrtell ; Je répétais son nom depuis mon oreiller, mais ma voix n’était pas la mienne. Ma pauvre amie, que l’infortune et la tempête de neige te mènent vite à moi, et puisses-tu, tel un esprit délicat, te reposer dans mes bras de quartz. Ici, toujours en paix. Mais à cet instant, je me suis réveillée à un contact chaud, comme si un homme me caressait l’entre-jambes. Je n’aime pas encore assez pour y mettre fin. Je ne m’en vais pas encore. Puis, je suis sortie faire un tour afin que l’air efface la rougeur de mon visage, et j’ai vu Águeda passer avec son pare-soleil le long de la piste ; j’ai souhaité qu’elle tombe dans une flaque. Ensuite, j’ai souhaité être elle, avoir ses cheveux. Pourquoi Dieu ne m’accorde-t-il pas une âme interchangeable, capable de s’emparer de corps sans permission ? Chaque après-midi, lors de promenades le long de la piste, une orgie secrète de désirs, de regards et d’esprits prend forme. Je les aperçois de loin. Très vite, je ferme la porte de ma maison et, seule, je m’en remets à la nuit, ma compagne érotique.
Ester
Je ne savais pas si ce seraient mes mille derniers pas. Si je pars aujourd’hui, je ne reverrai jamais d’alouette calandre, d’avalanche ou les bulles formées par l’acide. Ce matin, en route vers l’église, je me suis sentie plus transparente que d’ordinaire ; pendant des jours, j’ai caché le fait qu’il me manque deux doigts à la main gauche. Il est très probable que cet après-midi, après avoir passé du temps dans les bois et avoir déposé ma Myrtell chez elle, je disparaisse complètement. L’amour que je ressens pour tout le monde se mue en douce trance. Je trouve encore du réconfort dans l’écriture, mais je suis agitée. Pourrais-je redevenir pouliche ? Y aura-t-il de la neige ? Je voulais les sommets pour moi seule, mais j’ai compris maintenant qu’ils ne m’appartiennent pas. Eh bien, je reviendrai sous une forme qui ne nécessite ni les os d’une femme ni ceux d’un homme. Il est déjà midi et je vois à peine mes mains. Assez. Je ne vivrai pas mon évanescence dans l’angoisse. J’ai aimé com e un ours et pour toujours. Mon éc rie est spa ieuse.
E t r
- Alberto Cortés
- Traduit par Diane Van Hauwaert
16.05
- 20:00
17.05
- 16:00
- + aftertalk modéré par Andrea Rodrigo (EN)
18.05
- 19:00
19.05
- 20:00
Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Théâtre Varia
Concept, dramaturgie, texte, mise en scène et interprétation : Alberto Cortés | Création lumière et technicien : Benito Jiménez | Création sonore et technicien : Óscar Villegas | Direction musicale et violons : Luz Prado | Guitares : Adriano Galante | Chorale et piano : proyectoeLe | Coordination technique : Cristina Bolívar | Surtitres : Marion Cousin | Scénographie : Víctor Colmenero Mir | Peinture : Miguel Oliver | Costumes et assistante production en tournée : Gloria Trenado | Chapeau : Patricia Buffuna | Accompagnement physique : Jane Novás | Regard extérieur : Amalia Fernández | Photographie: Manu Rosaleny, Alejandra Amere | Vidéo: Johann Pérez Viera
Production : El Mandaíto Producciones SL | Coproduction : Kunstenfestivaldesarts, Centro de Cultura Contemporánea Condeduque, Grec 2026 Festival Barcelona, Festival d'Automne à Paris, Théâtre de la Bastille, Centre de les Arts Lliures de la Fundació Joan Brossa, Agencia Andaluza de Instituciones Culturales - Teatro Central, Tanzquartier Wien
Avec le soutien de Festival Citemor, CAMPO, Azala, Graner
Performances à Bruxelles avec le soutien de l’Ambassade d’Espagne en Belgique