10 — 14.05
Emmanuel Van der Auwera Bruxelles
Can You Make a Hurricane?
théâtre — premiere
| Anglais → NL, FR | ⧖ 45min | €18/ €15
Depuis plusieurs années, l'artiste Emmanuel Van der Auwera enquête sur les exercices de simulation de fusillades aux États-Unis. Là-bas, les forces de l'ordre érigent des décors grandeur nature tandis que des sociétés privées commercialisent des formations de survie. Tout y emprunte les codes du théâtre : scripts et décors « basés sur la réalité », figurant·es au maquillage ensanglanté.
Van der Auwera a mené des entretiens auprès de participant·es, de formateur·ices, mais aussi de complotistes qui voient dans les fusillades des mises en scène visant à restreindre le port d'armes. Par une composition minimaliste mêlant dialogues réels, cinéma en direct et images compilées, Can You Make a Hurricane? dissèque la construction du récit conspirationniste. « D'une certaine manière, nous étions visionnaires », sourit un personnage sur un terrain de golf, « nous avons vu l’onde à la surface de l'eau dix ans avant la tempête. »
Van der Auwera recrée ici le microclimat d'un monde dans lequel les concepts de réalité et de vérité s’effacent. En prélude à une exposition majeure au BPS22, son second projet théâtral se livre à la lisière entre fiction et réalité : un portrait chirurgical d'une dystopie plus proche de nous qu'on ne le pense, doublé d’une réflexion percutante sur le rôle du théâtre à l’ère de la post-vérité.
J’arrive à 9h du matin dans la salle qui nous est réservée au Miami Hyatt Regency. La pièce elle-même en dit long : trop grande, avec un tapis moelleux arborant des motifs abstraits rappelant de loin des vagues. Dans un coin, une table pliable avec le petit-déjeuner.
Sergent Steve de l’équipe spéciale d’intervention de Palm Beach est déjà là, discutant avec son collègue. Steve est mince et pas de ceux qu’on a envie de contrarier. Pourtant, j’aime beaucoup être en sa présence. Son collègue est jeune, large d’épaules. J’aperçois le groupe de libraires, des vieilles dames guidées par un membre de la direction. Le personnel du salon de massage est là aussi. L’un porte un T-shirt Batman qui s’adapte curieusement assez bien à l’ambiance stand de tir.
ALICE est l’acronyme d’Alert, Lockdown, Inform, Counter et Evacuate en anglais, soit alerter, confiner, informer, contrer et évacuer en français. C’est un programme destiné à augmenter ses chances en cas de fusillade, « au cas où vous seriez confronté·es à ce type très précis de catastrophe », comme l’indique notre instructeur. Sergent Doyle est un homme de petite taille, dans la cinquantaine, complètement chauve, au corps noueux. Il est flic à la ville de New York, et instructeur ALICE à temps partiel.
On nous répartit en équipes. Je me retrouve dans celle de Steve et d’un rabbin de Pennsylvanie. Le scénario qu’on nous propose est une fusillade dans un lieu de culte. Nous condamnons rapidement la porte avec une ceinture, et tout le monde entre dans son rôle. La mémoire musculaire de l’agent spécial Steve se met en alerte, il se dégage de lui un calme grave. Le rabbin, lui, a décidé qu’il menait l’opération. Le rôle de tireur a été assigné à une libraire, qui défonce les portes et arrose la pièce de balles en mousse à l’aide d’une arme NERF de taille disproportionnée. Nous ripostons avec des boules rouges en mousse qui représentent des ciseaux, des agrafeuses, entre autres objets divers, avant de nous ruer collectivement sur elle et de la neutraliser.
Juste après, pendant la pause, je discute avec un jeune du salon de massage. Iels sont là, me dit-il, à cause de la boîte de nuit le Pulse. La communauté LGBTQ est une cible pour les tueries de masse. Se rendant compte que leur salon de massage ne disposait pas d’issue de secours, iels veulent savoir que faire si jamais cela leur arrivait.
La chaise grince à chaque mouvement. J’ai le dos engourdi, mais je reste en place, gardant mes yeux braqués sur les siens, quelques centimètres au-dessus de la caméra. Je regarde ses yeux bouger, entre l’hésitation et la détermination, alors qu’il tente de répondre au mieux à mes questions. On est loin au-dessus du centre-ville, et à travers la paroi vitrée, on aperçoit les contours des attractions de Disney World, et ses visiteur·euses qui se baladent au soleil et se créent des bons souvenirs.
Dans les interviews précédentes, il masquait son visage. Une mesure de sécurité assez logique pour un homme harcelé depuis 13 ans. Son appartement est immaculé, presque stérile, avec très peu de décoration. Un robot-aspirateur est posé sur son chargeur, une petite chose obéissante dans une pièce par ailleurs totalement immobile. Il semble toujours maître de lui, de son histoire, de son récit.
Mais lorsque la lumière baisse et que la caméra cesse de tourner, il se détend, dévoilant une infime partie de son monde intérieur et du poids qu’il porte. Les baleines, dit-il, avec toutes leurs barnacles, leurs cicatrices et leurs marques d’hélice ; il y a de l’élégance dans leurs mouvements. Parfois, il se voit marcher. On peut le voir, nous aussi. Mais avec lui se déplacent des choses qui demeurent invisibles. Comme un iceberg. Son fils était la plus jeune victime du massacre à l’école de Sandy Hook en 2012.
Nous avons rendez-vous au Pelican & Rye, un restaurant décoré en style Prohibition sur North Ocean Drive. J’arrive tôt et j’attends à l’intérieur, regardant distraitement le sport sur les écrans au-dessus du comptoir. Il arrive peu après et semble bien connaître l’endroit.
« Allons à l’arrière, il y a une terrasse où nous pouvons parler en toute discrétion », me dit-il.
Il a apporté deux livres. J’en reconnais un : Nobody died at Sandy Hook, dont il a coécrit un chapitre. Il me conseille en rigolant le steak de crocodile, je réponds par une blague sur les larmes de crocodile. Mais je commande trois mini cheeseburgers. Il opte pour une salade César. Les reflets du soleil sur le lagon derrière nous sont aveuglants. Je plisse les yeux pour pouvoir apercevoir l’homme en face de moi, un homme de 55 ans aux cheveux gris et au regard doux.
« Quel âge avait votre fille au moment du drame de Sandy Hook ? », je lui demande.
« Elle avait dix ans », répond-il.
Un long silence.
« Vous savez, je ne comprends toujours pas votre démarche », finit-il par dire. « Vous pensez que j’ai inventé cette théorie parce que les gens n’arrivent pas à affronter le traumatisme. »
« Des gens enquêtent sur vous aussi, vous savez. J’ai demandé à ChatGPT. Regardez : “Quelle est la thèse d’Emmanuel Van der Auwera sur les théories du complot concernant Sandy Hook ?”. J’ai trouvé un article qui parle de vous. Il dit que selon vous, pour surmonter des événements aussi traumatisants, les gens préfèrent en nier l’existence. »
Silence.
« Peut-être », finis-je par dire.
Il n’y a rien d’inhabituel chez lui. Sauf qu’il croit que les parents qui ont perdu leur enfant sont des comédien·nes, des imposteur·euses qui jouent un rôle à vie.
Il insiste pour payer la note. Avant de partir, il se tourne vers moi.
« J’espère que vous avez trouvé ce que vous cherchiez. »
Il s’en va. J’attends mon Uber sous un panneau publicitaire : un vieil homme étreignant un robot sans visage, avec deux points noirs à la place des yeux.
- Emmanuel Van der Auwera
- Traduit par Diane Van Hauwaert
Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Les Halles de Schaerbeek
Concept et mise en scène : Emmanuel Van der Auwera | Assistant dramaturgie et montage : Pedro Gossler | Performance : Davis Freeman, Malak Atif | Maquillage et performance : Dominique Binder | Studio de maquillage : Bloody Marys (Florence Thonet, Anne Van Nyen) | Conseil créatif : Sophie Sherman | Concepteur lumière : Gregory Rivoux | Opérateur audiovisuel : Morgan Souren | Diffusion en direct et caméraman : Julien Stroïnovsky | Production et administration : Entropie Production (Pierre-Laurent Boudet, Stephanie Bouteille, Lucille Belland)
Coproduction : Kunstenfestivaldesarts, Les Halles de Schaerbeek, CIGO (Studio Van der Auwera)
Résidences : Bodeek Brussels, Les Halles de Schaerbeek
Remerciements à Harlan Levey Projects, courtesy Harlan Levey Projects et l’artiste