12 — 15.05.2022

Cherish Menzo Brussels

DARKMATTER

danse — premiere

Beursschouwburg

Accessible pour des personnes en chaise roulante | ⧖ ±1h25 | €18 / €15

Dans sa nouvelle création, Cherish Menzo cherche, avec son partenaire de scène Camilo Mejía Cortés, des moyens de détacher leurs corps de la manière dont ils sont perçus. Iels observent comment la matière noire et les trous noirs dans le ciel entrent en collision, pour faire éclore un nouveau corps (afro)futuriste et énigmatique. DARKMATTER aspire à se défaire d’un regard biaisé sur son propre corps, sur celui de l’autre et sur les trajectoires que nous leur attribuons. Menzo et Mejía Cortés engagent leurs propres corps dans une conversation complexe dans laquelle iels veulent à la fois entrer mais qu’iels cherchent en même temps à transcender – une dualité qui nourrit la performance. Comme dans son précédent projet JEZEBEL, Menzo enrichit son langage gestuel en intégrant des techniques issues de la musique hip-hop. Elle applique ainsi la méthode Chopped and Screwed à son répertoire de gestes, un procédé dans lequel le tempo de la musique est fortement réduit. En étirant les notions de temps, le registre change et le corps performant parvient à générer de nouvelles lectures. Un chœur créé une bande son enregistrée d'hymnes rap aliénants pour accompagner les deux interprètes sur scène. DARKMATTER veut créer un remaniement total des atomes, en quête d’une nouvelle forme et d’une manière inédite de regarder le corps (noir) et le monde extérieur complexe auquel il est lié.

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Faire remonter des matières sombres à la surface

Elisa Liepsch : La musique hip-hop est un élément récurrent dans tes performances. Dans ta dernière pièce JEZEBEL, tu t'es penchée sur les images de Video Vixen et as travaillé sur la décélération et l’accélération des cadences dans la musique rap. Dans DARKMATTER, tu utilises le Chopped and Screwed, une méthode qui consiste à ralentir radicalement le tempo de la musique et à en fin de compte « hacher » la chanson. Quel rôle joue la déconstruction du son dans ton travail ?

Cherish Menzo : Je pense qu’il s’agit moins de déconstruire que de déformer – ce qui génère beaucoup de choses dans mon imagination. Et à quel point le Chopped and Screwed est particulier et qu’une certaine idée de « l’origine » soit déformée et engendre de nouvelles possibilités. Non seulement en ce qui concerne la musique, mais aussi le texte – l’articulation excessive ou la façon dont la voix devient très aiguë. Ça provoque une sorte d’incarnation, remplit le corps d’une certaine manière, et apporte un terrain de jeu ou une possibilité de nouvelles lectures du corps, de nouvelles formes et qualités de mouvement. Je suis aussi une fanatique du son et de la musique.

Tu poursuis ta recherche sur les stéréotypes, les présupposés et les projections sur le corps noir, et veux détacher ton corps ainsi que celui de Camilo Mejía Cortés, ton partenaire sur scène, des perceptions imposées. À quels regards et perceptions fais-tu allusion ?

Je pense qu’il s’agit en grande partie d’une perception de nous-mêmes. Lorsque certains stéréotypes ou archétypes, voire des clichés ou des récits collectifs, sont reproduits, nous nous référons d’une manière spécifique à certains corps et images. Et il n’y a pas qu’un seul regard mais plusieurs regards qui peuvent perpétuer ou vouloir définir ce qu’est le corps noir. En l’occurrence, je m’intéresse à la manière de transcender ces stéréotypes et de trouver nos propres agentivités et notre propre pouvoir. Je cherche vraiment s’il existe un espace pour se libérer de ces regards, et surtout du mien.

Peux-tu nous parler de certains aspects du processus de répétition et de la manière dont tu effectues la recherche de mouvements avec Camilo Mejía Cortés ?

Nous cherchons constamment à nous écarter un peu de ce qui nous est familier dans les mouvements, en essayant de redécouvrir quelque chose – également en relation avec le post-humain. Quelles sont les frontières et les limites des corps ? Et comment pouvons-nous les transcender ? Cela revient-il à rechercher l’épuisement du corps ? Je pense qu’il ne s’agit pas d’imposer le mouvement mais de naviguer dans ce que pourrait signifier l’incarnation du Chopped and Screwed. Un élément est le temps arrêté. Un autre élément est le scratch. Ici, j’essaie vraiment de visualiser la platine. Et si vous faisiez vraiment des allers-retours, en pensant à l’aiguille, en scrachant sur le disque final ? Il s’agit de déformer le mouvement et de faire en sorte qu’il n’y en ait ni début ni fin. Je suis intéressée par le type de performativité que cela entraîne.

Certaines de vos références sont l’Afrofuturisme et le post-humanisme. L’Afrofuturisme est lié au fait d’imaginer et de fantasmer sur l’avenir des Noir·es à travers la science-fiction et la technologie tout en décentralisant l’humain. Comment le potentiel du rêve intègre-t-il ton travail et quel avenir imagines-tu ? Quel rôle le plus qu’humain joue-t-il par rapport au corps noir ? Et où la matière noire entre-t-elle en jeu ?

DARKMATTER était tout d’abord très lié à mon corps entrant dans l’espace de la boîte noire d’un théâtre et à combien je ressens les connotations, associations et perceptions que je n’arrive pas vraiment à mettre de côté facilement. Je me demandais et me demande encore si je peux considérer librement ce corps comme un potentiel, détaché de toutes les étiquettes mentionnées ci-dessus. Cette potentialité peut-elle alors conduire à imaginer une transformation ou un avenir pour ce corps, qui est un corps noir ? Et aussi, littéralement, l’élément astronomique lui-même – la matière noire. Je trouve intéressant que la matière noire soit liée à un manque de perception optique, une absence de lumière, un manque de raison, et que ce manque de connaissance et de compréhension suscite la spéculation. Cela peut-il devenir un moteur ou une stratégie pour créer ou renforcer cette notion de potentialité des matières qui sont placées dans l’obscurité ou considérées comme sombres ? Le corps noir est parfois placé dans l’obscurité. Il s’agit de savoir comment ces matières sombres peuvent être ramenées à la surface.

En référence à l’afrofuturisme, nous pouvons, en tant qu’individus, spéculer ou rêver de l’afrofutur, il existe des tas de possibilités. La considération ou la reconnaissance de l’humain en relation avec le corps noir a été une réalité complexe. À mes yeux, il y a beaucoup de friction avec le post-humanisme et le corps noir, ce qui m’a en fait amenée à la spiritualité. En m’intéressant à de nombreuses pratiques spirituelles des cultures africaines et afro-diasporiques, j’y trouve en quelque sorte un élément humain pour moi. L’humain où le corps n’est pas en soi considéré comme le centre de ce qui est important. Il coexiste plutôt, parfois même à la surface d’autres éléments. Le Winti, une pratique spirituelle afro-surinamaise, a dû entrer dans la clandestinité pour survivre et se maintenir durant l’ère coloniale. Cette pratique est devenue taboue, mise de côté, et peut-être considérée comme une matière sombre. La spiritualité transcende la pure physicalité et je la considère comme une forme de post-humanisme.

L’une des images centrales de l’Afrofuturisme est le vaisseau spatial. L’idée du vaisseau est très liée à la survie des Noir·es. Quand je pense au vaisseau spatial, je pense aussi au vaisseau esclavagiste et à la relation que la notion de vaisseau entretient avec les passés effacés et les séquelles de l’esclavage – en relation avec l’espace. Et nous nous souvenons que l’espace de Sun Ra dans Space Is the Place est un lieu qui est très relié aux différentes compréhensions de la politique spatiale et des futurs soniques. Quel rôle l’espace joue-t-il dans DARKMATTER, et quel espace de futur noir imagines-tu ?

Je pense vraiment que l’espace se décline en plusieurs facettes. L’une est l’espace au-dessus de nous, le cosmos. Mais qu’en est-il du corps qui est un espace en soi ? En ce qui concerne les vaisseaux spatiaux et les navires négriers, je songe au Passage du milieu et à Drexciya, le duo musical de Detroit qui a créé le mythe selon lequel les enfants des esclaves enceintes jetées hors des navires sont bel et bien né·es et ont inventé leur propre réalité sous l’eau. L’Afrofuturisme fait cette jonction avec le passé, avec le présent aussi, peut-être pas avec le futur, mais plutôt avec un potentiel. Et j’aime beaucoup cela. Parce que cette potentialité apporte beaucoup d’imagination et de rêve, et que cela peut déjà advenir maintenant, il n’y a pas n’a pas besoin d’être en l’an 2000 ou 3000. J’essaie de créer mon propre potentiel futuriste avec DARKMATTER. Maintenant.

L’Afrofuturisme est une question de communauté noire. Veux-tu créer une communauté en travaillant avec le Distorted Rap Choir dans DARKMATTER ? Quel proces-sus inities-tu en formant un nouveau chœur dans chaque ville où tu joues ?

J’étais seule sur scène pour JEZEBEL, où la représentation est devenue quelque chose de très important. Là, j’ai considéré comme acquis un certain public – qui est majoritairement blanc et qui a davantage accès au théâtre. Mais les éléments hip-hop, la Video Vixen et toutes ces références différentes m’ont fait réfléchir – comment les spectateur·ices qui regardaient autant MTV que moi ou qui s’identifient aux images et aux références se rapportent-iels à ce travail, sont-iels vraiment dans le public ? Se sentent-iels invité·es ? Et ça m’a conduit à intégrer ces questions dans mon développement artistique et mes créations. Pour voir comment ça pourrait résonner et qui se sent invité·e et a accès à être dans le public. Cela se voit aussi dans la trajectoire du Distorted Rap Choir qui se déroule parallèlement au spectacle. Dans chaque nouveau lieu où se rend la production, une douzaine de personnes racisées locales sont invitées à participer à des workshop au cours desquels nous travaillons sur les thèmes de DARKMATTER. Avec elles·eux et les équipes des institutions culturelles, je souhaite entamer un dialogue constructif sur les processus de création dans les arts du spectacle. Sur la manière de les ouvrir davantage aux personnes racisées, en exigeant d’obtenir une meilleure visibilité et une meilleur image. Mon équipe et moi avons écrit un hymne rap que chaque chœur enregistre à la fin du workshop. Cet enregistrement audio est intégré dans le spectacle. À chaque nouveau lieu un nouvel Ensemble est créé, et donc une nouvelle couche est ajoutée. Je souhaite documenter ce processus d’échange et le partager avec le public via une plateforme en ligne 1 sur laquelle non seulement tous les enregistrements peuvent être écoutés mais aussi où tous·tes les participant·es des chœurs sont visibles. C’est quelque chose qui nous rassemble.

  • Conversation entre Elisa Liepsch et Cherish Menzo, mars 2022
  • Elisa Liepsch est dramaturge et programmatrice. Elle a travaillé pour Künstler*innenhaus Mousonturm Frankfurt / Main, Festival Theaterformen, Deutsches Nationaltheater Weimar et Theater der Welt 2010. Elle est programmatrice pour les arts de la scène au Beursschouwburg depuis 2019. Elisa Liepsch est coéditrice du livre Alliances. Critical Practice in White Institutions (2018).

1 Le chœur est à voir et à écouter distortedrapchoir.com 

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Beursschouwburg
Concept et chorégraphie : Cherish Menzo | Création et performance : Cherish Menzo et Camilo Mejía Cortés | Lumières : Niels Runderkamp | Composition musicale : Gagi Petrovic et Michael Nunes | Mastering : Gagi Petrovic | Coach voix : BOИSU et Shari Kok-Sey-Tjong | Costumes : JustTatty.com | Scénographie : Morgana Machado Marques | Dramaturgie : Renée Copraij et Benjamin Kahn | Textes : Cherish Menzo, BOИSU et Shari Kok-Sey-Tjong | Conseiller·ères artistique : Christian Yav et Nicole Geertruida 
Production : GRIP, Frascati Producties | Coproduction : Kunstenfestivaldesarts, CCN-Ballet national de Marseille dans le cadre de l’accueil studio / Ministère de la Culture, actoral festival, STUK, La Villette, Beursschouwburg, Festival d'Automne à Paris, Perpodium
Résidences : STUK, C-TAKT, La Villette, Frascati, Beursschouwburg, CCN-Ballet national de Marseille dans le cadre de l’accueil studio / Ministère de la Culture | En collaboration avec : Trill, WijzijnDOX | Avec le soutien financier du : Gouvernement Flamand, The Performing Arts Fund NL, le Taxshelter du Gouvernement Fédéral belge et Cronos Invest

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