12 — 16.05
Orian Barki, Meriem Bennani New York
Bouchra
film
| Arabe, Français, Anglais → NL, FR, EN | ⧖ 1h20 | €10/ €7 | Accessible aux chaises roulantes, sans toilettes adaptées
Bouchra est une chacal qui vit à New York, où elle travaille comme cinéaste. Elle navigue dans une vie rythmée par une ex-petite amie, ses parents et tantes à Casablanca, et l'attraction inattendue d'une nouvelle liaison avec un ours. Alors qu'elle travaille sur un film, Bouchra revient sur la zone de friction, tout en tendresse, qui la sépare de sa mère Aicha – une cardiologue dont l’amour indéfectible reste écorné par le silence ayant suivi le coming out de sa fille.
Co-écrite par l’artiste visuelle Meriem Bennani, Orian Barki et Ayla Mrabet, cette pépite semi-autobiographique s’appuie sur des échanges réels enregistrés par Bennani auprès de ses ami·es et de sa famille au Maroc. Ces voix captées par téléphone, en voiture ou dans des cuisines sont portées par des créatures animées dont la douceur permet de libérer une vérité difficile.
L’esthétique singulière du duo Barki-Bennani fait dialoguer l’univers ludique animalier et l’honnêteté documentaire. La fiction se mue en une quête de reconnaissance maternelle et d'un langage propre à l’identité queer ; la condition de fille devient une négociation entre devoir et désir ; et le récit, une tentative fragile de réparer ce que la distance a défait. Bouchra, l'un des films d'animation les plus remarquables de 2025, ouvre un espace lumineux où, doucement, le dialogue familial renaît.
Entretien avec Orian Barki et Meriem Bennani
Comment Bouchra se rapporte-t-il à vos collaborations précédentes, en particulier à 2 Lizards ?
Meriem Bennani – Bouchra applique un principe similaire à celui de 2 Lizards : des animaux anthropomorphes en 3D sur fond d’action en direct. La qualité de production de Bouchra est nettement supérieure grâce au travail incroyable du chef opérateur John Michael Boling et du directeur de l’animation Jason Coombs. Travailler avec eux nous a permis de développer un style qui reprend certains éléments que nous aimions dans nos travaux précédents, mais avec une approche plus cinématographique qui permet de porter un récit plus long.
Orian Barki – 2 Lizards était un film dans la veine du journal intime, et Bouchra l’est aussi. Il a notre ton, que je qualifierais de romantique et plein d’esprit, mais Bouchra est plus sombre et plus mélancolique. 2 Lizards est l’un des projets les plus amusants auxquels il m’a été donné de travailler. Nous nous sentions tellement inspirées, libres et espiègles. Réaliser Bouchra s’est en revanche révélé bien plus délicat, car il s’agit d’un sujet très précieux et personnel. Nous voulions avoir la certitude de bien faire les choses. Pour y parvenir, nous nous sommes attachées aux nuances.
Quelle perspective votre pratique d’artistes visuelles vous apporte-t-elle lorsque vous réalisez des films, en particulier du cinéma d’animation ?
MB – Je pense que le fait de ne pas travailler au sein de « l’industrie du cinéma » traditionnelle nous a habituées à produire des vidéos rapidement et à établir nos propres règles. Orian est une réalisatrice de documentaires qui assure tout, du tournage au montage, tandis que moi, je suis une artiste qui travaille avec des formats et des médias très variés. Cette liberté est tout à fait unique dans le domaine de l’animation, qui exige beaucoup de travail et est par conséquent si coûteux qu’il requiert souvent des processus et des méthodologies très rigides. Nous avons évidemment dû suivre certaines règles pour mener à bien un long métrage narratif avec une petite équipe et survivre à la montagne de travail, mais nous avons aussi eu l’opportunité de constamment réécrire l’histoire et de faire des changements majeurs jusqu’à ce que le film trouve son ton. Ces changements auraient été impossibles dans le cadre d’une production traditionnelle d’animation.
OB – Mon point de vue était le suivant : comment apporter de la spontanéité à ce média rigoureux qu’est l’animation ? Comment maintenir de la flexibilité ? Avec des dialogues ? Comment prendre des décisions en cours de route ? Lorsque nous avons réalisé 2 Lizards, nous pouvions travailler de manière spontanée, car nous n’étions que deux et que les épisodes étaient courts, environ deux à cinq minutes. Pour Bouchra, nous avons conservé cette spontanéité en gardant une équipe réduite dans laquelle tout le monde portait la responsabilité de plusieurs lignes de production. Par exemple, Meriem et moi réalisions, montions et prêtions nos voix aux personnages. On pouvait donc enregistrer une scène, la monter avec des story-boards, et ensuite réenregistrer et développer l’histoire au fur et à mesure. Un tel processus ne nous obligeait pas à réserver un studio d’enregistrement, à coordonner un planning d’acteur·ices, à tout envoyer au montage, etc. Et en fin de compte, même les story-boards que j’avais faits se sont retrouvés dans le film !
Pourquoi avez-vous choisi de raconter cette histoire dans ce style d’animation, et de représenter vos personnages comme des animaux ?
MB – D’une certaine manière, le style de l’animation et les animaux ont précédé le récit. Avec 2 Lizards, nous avons pris conscience d’avoir trouvé un ton et un style pour raconter des histoires : le dialogue cru et naturaliste du documentaire contraste avec la puissance symbolique immédiate d’animaux qui parlent. Nous voulions voir de quelle façon cela se traduirait dans un récit plus long ; c’était le point de départ. L’animation s’est d’ailleurs avérée être un excellent moyen de créer à la fois de la proximité et de la distance avec le personnage de Bouchra, alors qu’elle évolue dans de multiples mondes, langues et situations. John Michael Boling et Jason Coombs ont en outre façonné le style et l’esthétique du film à travers leur approche totalement originale de l’animation et leur utilisation créative du logiciel Blender comme outil artistique.
OB – Bouchra est quelqu’un qui cherche à tout prix à plaire, qui garde toujours la maîtrise d’elle-même, mais qui porte en elle des émotions intenses et de la rage. Nous avons donc pensé qu’une coyote rendrait bien cette tension. C’est un animal sauvage qui a l’air domestiqué. C’est aussi un petit clin d’œil à Legoshi, le loup de la série animée Beastars.
Quelles sont les influences les plus marquantes sur votre style visuel ?
MB – Pour moi, ce sont les choses que je vois au quotidien : les premiers dessins animés états-uniens, l’univers musical du chaabi et du raï, et beaucoup de films. Je suis aussi une grande fan de Culturesport, le projet d’animation de John Michael et Jason.
OB – Quand on travaillait à Bouchra, John Michael m’a conseillé de regarder Chungking Express, de Wong Kar-Wai, et le film est devenu une source d’inspiration visuelle pour de nombreux plans.
Qu’est-ce qui vous a donné envie à toutes les deux de transformer vos expériences personnelles en un film comme Bouchra ?
MB – Nous avons toutes les deux surtout travaillé à des documentaires ou avec des acteur·ices non professionnel·les qui jouaient leur propre rôle. Du coup, intégrer nos propres vies dans un film nous a semblé naturel. Bouchra a commencé comme une fiction scénarisée. Ce n’est qu’au bout d’un an de travail que nous avons intégré à la production les appels téléphoniques que j’avais avec ma mère, en tant que métarécit. Rien de ce que nous avions écrit ne semblait aussi nuancé et aussi fort que ces conversations.
OB – Depuis que je connais Meriem, elle réalise des œuvres inspirées par sa famille et son foyer. Sa mère a joué dans bon nombre de ses films, mais jamais en tant qu’elle-même. J’avais le sentiment qu’un jour, Meriem voudrait réaliser un film à propos de leur relation. Je me sens honorée qu’elle m’ait confié cette histoire.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées en racontant une histoire aussi personnelle, incluant aussi vos propres ami·es et vos familles ?
MB – Au-delà des sensibilités évidentes, je dirais que le plus difficile était d’arriver à « travailler ». Souvent, le manque de recul m’empêchait de déterminer si certaines scènes étaient super intéressantes ou super banales. À ces moments-là, je laissais Orian prendre les rênes et je faisais confiance à son excellent instinct narratif.
OB – Trouver l’équilibre entre l’envie de faire avancer l’histoire et le respect des limites de Meriem était très important. Même si je connais Meriem intimement depuis de nombreuses années et que je suis familière de sa relation avec sa mère, je reste néanmoins étrangère à la culture et à la langue du lieu où se déroule l’histoire. Je voulais être attentive et m’informer autant que possible avant de proposer mes idées pour le récit. Ce qui importait le plus à Meriem, c’était d’éviter de créer des personnages manichéens, « bons » ou « mauvais », afin de ne pas apporter d’eau au moulin d’un certain public occidental qui, à la vue du film, se serait dit : « Oh, comme c’est dur d’être queer au Maroc ! » Parfois, j’avais l’impression qu’elle se montrait très protectrice à l’égard des personnages et qu’elle évitait les conflits. C’est à ces moments-là que je me demandais jusqu’où pousser le récit. Finalement, l’élaborer en est revenu à aborder les conflits de manière créative. Comment raconter une histoire captivante, porteuse de tension, sans trop s’appuyer sur le conflit et sa résolution ? Comment représenter l’amour, la tendresse et l’attention dans ces relations, tout en évoquant la distance et le silence entre elles ?
- Traduit par Isabelle Grynberg
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- + aftertalk avec Meriem Bennani & Flavien Berger
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Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Cinema Galeries
Réalisé par : Orian Barki & Meriem Bennani | Cinématographie : John Michael Boling | Responsable de l’animation : Jason Coombs | Scénario original : Orian Barki, Meriem Bennani, Ayla Mrabet | Production : Fondazione Prada | Producteurs créatifs : John Michael Boling, Jason Coombs | Producteur·ices exécutif·ves : Orian Barki, Meriem Bennani, Hi Production, Cecile Winckler, Octavia Peissel, Ella Bishop, Pau Suris | Bande originale : Flavien Berger | Chanson originale : ZSELA, Flavien Berger | Supervision musicale : Randall Poster, Milena Erke