07.05, 08.05.2022

Fanny & Alexander Ravenne-Bruxelles

Se questo è Levi

théâtre

Sénat de Belgique

Accessible pour des personnes en chaise roulanteVenue avec une chaise roulante à confirmer lors de la réservation en ligne ou via le box office | Italien → NL, FR, EN | ⧖ 1h | €16 / €13 / €0 (pay what you can)

L’auteur italien Primo Levi a dédié sa vie à témoigner de son expérience du camp d’Auschwitz et de l’extermination du peuple juif par les Nazis. Interviewé à l’occasion de la première traduction en allemand de son œuvre emblématique Si c’est un homme, il évoquait l’importance du surper réalisme : le langage ne doit pas filtrer une expérience ; il doit faire office d’enregistreur. C’est sur cette référence que se base Se questo è Levi (« Si c’est Levi »), de la compagnie italo-bruxelloise Fanny & Alexander. Dans cette création, un comédien incarne l’auteur en adoptant sa voix, ses gestes et attitudes. Le public est invité à lever la main et poser, dans une liste fournie, une des questions qui avaient aussi été posées à l’auteur de son vivant. Lorsqu’il répond, le comédien entend simultanément l’enregistrement des réponses de Levi dans l’oreillette. Il ne les lit donc pas, mais « est lu » par une voix qui régit son corps, tel un processus chimique. Les phrases énoncées paraissent étonnamment vivantes, comme si elles étaient prononcées pour la première fois. Proposé au public installé dans l’hémicycle du Sénat, comme les politicien·nes contemporain·es, Se questo è Levi est une performance d’acteur hors du commun qui avertit sur la facilité avec laquelle l’Europe a glissé dans la déshumanisation d’une partie de ses citoyen·nes.

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Se questo è Levi

En partant des documents audio et vidéo de la RAI – la télévision nationale italienne –, Andrea Argentieri joue le rôle de l’écrivain Primo Levi, en assumant sa voix, sa gestuelle, ses postures et discours à la première personne. Il s’agit d’une rencontre en face à face au cours de laquelle l’écrivain, à partir du lien de vérité qui l’a inspiré dans ses œuvres, témoigne de son expérience dans les camps de concentration en s’appuyant sur une technique de témoignage très lucide, d’écrémage de la mémoire, avec la transparence d’un regard capable d’exprimer l’indicible à partir du périmètre apparemment serein de la raison.

Grâce à la technique du jeu à distance expérimentée par Fanny & Alexander ces 15 dernières années, nous tentons de composer un portrait de l’écrivain à partir du vertige d’une question : dans quelle mesure ce témoignage est-il encore incisif et capable de nous parler à travers la sensibilité d’un acteur qui se laisse traverser par les matériaux originaux qui nous restent de cet auteur ? L’épiphanie d’une voix, d’un corps-âme, s’imprimant sur le corps d’un acteur beaucoup plus jeune que l’empreinte-modèle qu’il poursuit, peut-elle faire jaillir la puissance et la nécessité de son témoignage de manière encore plus impérieuse ?

Se questo è Levi est le portrait d’un acteur. La tentative de concrétiser l’expérience du reportage, face à face avec l’écrivain.

L’obsession du super-réalisme

Dans son livre Les Naufragés et les Rescapés, Primo Levi parle – à propos de la traduction allemande de Si cest un homme – d’une tentative presque obsessionnelle de super-réalisme, dans laquelle il souhaite que la traduction soit une sorte d’enregistreur direct de l’expérience, une sorte de rétrovision à la langue ou de restauration a posteriori. Cette obsession a constitué le moteur du projet Se questo è Levi et sa ligne directrice. Mettre un acteur en condition d’être traversé par la voix enregistrée d’un autre homme, habiller sa voix comme une peau, y prendre un bain dâme, s’en laisser imprégner, comme un écheveau de laine trempé dans l’eau.

Dans Se questo è Levi, l’interprète ne lit pas, mais est « lu » par une voix étrangère qui le traverse. Comme au cours d’un processus chimique, il matérialise le son – qui lui est proposé à travers un casque – et le restitue instantanément, après avoir étudié la proxémique de l’écrivain, ses mimiques, ses émotions intérieures et extérieures, après avoir fait vivre en lui cette autre existence, cette autre peau d’âme, à travers un bain sonore.

C’est une forme de mimétisme par proximité, où il faut être capable de faire de la place, accueillir, chercher des similitudes intérieures, des correspondances avec sa propre expérience, respecter, réverbérer ; c’est une forme d’observation méditative, où il ne faut pas avoir de tentations volitives, affirmatives, mais plutôt savoir capter, être une antenne, intercepter, se laisser traverser, laisser couler.

À l’intérieur de la voix d’un écrivain à la personnalité multiforme comme celle de Primo Levi se niche un monde très riche, fait d’émotions contenues ou libérées, on peut y entrevoir un filigrane complexe ; les traumatismes de l’expérience se terrent dans le grain de la voix mais par-dessus tout s’écoulent la force de caractère, la raison et la mission.

Comme le souligne Marco Belpoliti dans Primo Levi de face et de profil, la force de l’oralité se ressent dans l’écriture de Levi, comme si Levi était avant tout un écrivain oral plutôt qu’un écrivain « de plume ».

Son besoin de témoignage se ressent dans l’écriture, comme si ses textes avaient d’abord été « testés » lors d’un voyage en train, chez lui, lors de conférences, devant les différentes communautés d’auditeur·ices qu’il rencontrait et devant lesquelles il ne se dérobait jamais… Et vice versa, ses entretiens radiophoniques ou télévisés sont d’une incroyable lucidité, ils semblent écrits au moment-même de leur énonciation, il existe une continuité entre oralité et écriture dans les deux sens.

C’est pourquoi nous avons choisi de ne pas mettre en scène les œuvres littéraires de Primo Levi, mais avons préféré nous arrêter sur la puissance écrasante de son langage oral, d’où surgissent des concepts très vivants qui semblent être prononcés pour la première fois à l’instant-même où ils sont énoncés par l’acteur, donnant l’impression d’être des mots d’aujourd’hui, des flèches acérées, des réponses politiques à la zone grise de notre époque.

  • Luigi De Angelis

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Senate of Belgium
Avec : Andrea Argentieri | Concept et mise en scène : Luigi De Angelis | Dramaturgie : Chiara Lagani | Production : E / Fanny & Alexander

Performances à Bruxelles avec le soutien de Istituto Italiano di Cultura in Brussels et ATER Fondazione | Surtitrage et traductions : Babel Subtitling

Fanny & Alexander ont reçu le Special Ubu Prize 2019 pour Se questo è Levi
Andrea Argentieri a reçu le Ubu Prize 2019 for Best Actor or Performer under 35
 

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