16 — 18.05.2023

Radouan Mriziga Marrakech-Bruxelles

Libya

danse

Mercerie

Escalier (pour monter ou descendre) | ⧖ 1h | €20 / €16 |

Huit danseur·euses et une série de lignes au sol semblent dessiner les trajectoires d’une constellation de mouvements que nous sommes sur le point d’observer. Les danseur·euses évoluent avec un équilibre remarquable entre une liberté extrême et une unité de groupe, tel·les des feuilles dans le vent. Un chant transmis entre elleux devient l’élément qui les unit. Libya célèbre l’héritage Amazigh du Maghreb où l’artisanat, la science, les cultures et la philosophie se transmettent par la langue, les histoires, les danses et les chants. Radouan Mriziga conçoit ce spectacle comme un paysage dans lequel nous pouvons nous abandonner, un territoire ne pouvant être conquis mais demandant à être contemplé. Parmi les différentes sources sonores, nous entendons de la musique tarab, un des nombreux genres présents au Maghreb. Faite de longues temporalités, d’intensité et d’émotivité contenue, le tarab implique une écoute particulière : se perdre et se laisser porter. Libya applique ce même sentiment d’abandon à la danse et à l’inconnu dans un paysage amplifié par la Mercerie, lieu à la verticalité impressionnante. À mi-chemin entre performance, chorégraphie, paysage, tarab et rap, Libya transforme la danse en un paysage d'histoires et nous convie à une expérience magnétique.

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LIBYA

L’histoire impériale prétend que la notion de temporalité est constituée d’unités distinctes de temps. Il y a le passé, qui est terminé, et il y a le présent et le futur. Alors comment pouvons-nous construire ensemble une histoire potentiel-lement non impériale ? Comment pouvons-nous vivre le temps comme une unité unique et une continuité de la connaissance et du flux universel ? Revisiter l’Histoire ne concerne pas seulement le passé, mais aussi les énormes possibilités du présent et de l’avenir. L’histoire écrite a exclu ce qui ne l’a pas été, alors comment pouvons-nous partager la partie de nos souvenirs et de nos histoires collectives qui a été laissée de côté dans ce cadre historique académique ?

L’origine du nom « Libye » apparaît pour la première fois dans une inscription de Ramsès II. « Libye » est à l’origine le nom de la seule tribu que les Égyptien·nes connaissent. Le nom a par la suite désigné pour les Grec·ques et les Égyptien·nes la majeure partie de l’Afrique du Nord, l’ouest de l’Égypte, et tous·tes les habitant·es Amazighs. La quasi-totalité de ce qui a été écrit sur les Amazighs dans les livres d’histoire l’a été par des personnes extérieures à la culture, mais les Amazighs elles·eux-mêmes ont écrit sur beaucoup d’autres choses que leur histoire. Même s’iels ont largement contribué à l’héritage méditerranéen par leurs arts, leur artisanat, leurs inventions, leur science, leur culture orale, leur philosophie, etc. iels ont été complètement exclu·es de cette vision impériale de histoire et marginalisé·es dans la conception de l’avenir de cette région.

Malgré des milliers d’années d’invasions, de conquêtes et de colonisations, les Amazighs ont toujours transmis leur histoire et leur langue à travers les contes oraux, les poèmes, les récits, les chants, les danses et l’artisanat. Iels n’ont peut-être pas écrit leur histoire, mais iels l’ont parlée, iels l’ont chantée, iels l’ont dansée, iels l’ont dessinée et iels l’ont tissée.

Alors, que pourrait être une proposition d’épistémologie amazighe, alors qu’aucun livre n’a été écrit par les Amazighs pour fixer leur canon historiographique ? Peut-être qu’une telle épistémologie ne peut être faite que de poèmes, de contes, de chorégraphies, de mouvements corporels, d’objets et de tapisseries. Dans une culture nord-africaine précoloniale à prédominance orale, les interprètes publics jouaient un rôle essentiel en relayant l’information d’une ville à l’autre, en fournissant des commentaires sociaux, historiques et politiques, et en éduquant le public.

Pour cette création, je veux exercer d’autres récits en utilisant la complexité de la chorégraphie comme une possibilité d’engager et d’élaborer des mémoires et des épistémologies nuancées d’histoire partagée pour un futur inclusif. Tout cela à partir d’une perspective amazigh de traitement de la transmission de l’histoire par le corps, l’art, l’héritage oral et l’artisanat.

La structure de la performance parcourt l’histoire de la musique nord-africaine par le biais de trois éléments : les percussions et les rythmes spécifiques à la culture amazighe, la musique touareg et son mélange d’instruments arabes et subsahariens, et enfin la musique arabo-andalouse présentant des influences arabes, européennes et méditerranéennes.

La chorégraphie s’articule, elle aussi, autour de trois sujets principaux. Le premier est issu de la trilogie [œuvre antérieure de Mriziga : Ayur (2019), Tafukt (2020) et Akal (2021) – ndlr] avec Sondos, Maïté et Dorothée. Nous avons travaillé essentiellement à partir des textes que nous utilisions alors. La seconde composante s’inspire de danses nord-africaines. La majorité des membres du groupe de Libya ayant des origines nord-africaines, nous nous sommes souvenu·es de et avons reproduit les danses et les pas traditionnels que nous connaissions, et les avons rassemblés dans cette pièce. Le solo de Feteh, par exemple, se compose d’un mélange de danses : de l’houara et de l’ahwach (Maroc du Sud) au reggada (Algérie) ou l’allaoui (Maroc de l’Est). Le troisième élément composant la chorégraphie s’inspire de peintures trouvées sur des rochers dans les déserts nord-africains, spécifiquement en Algérie et en Libye. Ces peintures rupestres représentent des personnages qui dansent ou effectuent leur labeur quotidien. Depuis les débuts de Libya, je voulais incarner ces personnages, danser pour elles·eux, ou partager quelque chose avec elles·eux. Une grande partie du spectacle se base en réalité sur l’histoire que nous nous sommes faite à partir de ces peintures du désert.

La performance Libya est également fortement influencée par la notion de paysage. Pour moi, cette région comporte trois paysages spécifiques : la mer, la montagne et le désert. Pendant le spectacle, ils sont projetés au moyen de trois vidéos. Ces paysages sont également connectés aux musiques évoquées plus haut. La musique touareg est enracinée dans le désert, le fait de battre dans les mains et les voix très aiguës sont typiques des montagnes, alors que la musique andalouse est proche de la mer. Ces espaces sont très significatifs à plusieurs égards : ils renferment une poésie, mais aussi une sorte d’histoire de la résistance, puisque la résistance réside dans le fait de préserver une langue, qui à son tour préserve une organisation sociale.

Je travaille souvent sur la présence simultanée de différents espaces. Par exemple, il y a l’espace de la représentation, celui de la salle de spectacle (ou un lieu spécifique) et un troisième espace qui « n’est pas là ». Pendant longtemps, j’ai essayé de recréer cet espace à l’aide de textes. Dans Libya, j’ai voulu approfondir l’idée de cet espace « qui n’est pas là ». C’est pour cette raison que j’ai choisi de projeter ces trois espaces en vidéo. Ils ont une forte influence sur l’esthétique du spectacle et soulignent ses origines, mais ont également une incidence sur l’état émotionnel du public.

Présenter Libya à Mercerie – plutôt que dans une salle de spectacle – offre l’opportunité de refaçonner la pièce elle-même. Nous avons joué Libya à Tunis, dans une cour intérieure mélangeant les styles européen, nord-africain, moyen-oriental et méditerranéen ; un lieu à la fois ancien et fragile, mais dégageant à la fois un caractère puissant. J’ai retrouvé la même atmosphère à Mercerie, un lieu où se rejoignent plusieurs styles et histoires. Il rassemble en quelque sorte tous les éléments que nous avons travaillés dans Libya : une forme de fragilité et une résistance ; une chose qui résiste à la destruction.

Radouan Mriziga

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Kaaitheater, Mercerie
Concept et chorégraphie : Radouan Mriziga | De et avec : Sondos Belhassen, Mahdi Chammem, Hichem Chebli, Bilal El Had, Maïté Minh Tâm Jeannolin, Senda Jebali, Feteh Khiari, Dorothée Munyaneza | Scénographie : Radouan Mriziga | Costumes : Anissa Aidia et Lila John | Lumières : Radouan Mriziga | Poème : ‘And set them alight’ de Asmaa Jama | Assistant·es : Aïcha Ben Miled, Nada Khomsi, Khalil Jegham | Management : Something Great | Diffusion internationale : Rui Silveira – Something Great | Manager de tournée : Luca Napoli – Something Great
Production : A7LA5 vzw et L’Art Rue/Dream City | Coproduction : Festival de Marseille, L’Art Rue, De Singel, Abu Dhabi Cultural Foundation, C-Mine, Moussem Nomadic Arts Center 
Résidences : Kaaitheater, L’Art Rue
Avec le soutien du : Gouvernement flamand

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