27 — 30.05.2023

Wichaya Artamat Bangkok

Baan Cult, Muang Cult

théâtre — premiere

Kaaistudios

Venue avec une chaise roulante à confirmer lors de la réservation en ligne ou via la billetterieAccessible aux personnes en chaise roulante | Thai → FR, NL, EN | ⧖ 1h45 | €20 / €16

Devant nous, deux petits appartements : deux femmes occupent l’un, deux adolescents passent du temps ensemble dans l’autre. La même radio d’état thaïlandaise omniprésente y diffuse alternativement informations, musique traditionnelle, propagande et publicités. Soudainement, les conversations fusent des deux côtés : les femmes parlent de manière animée de leur fin de vie, alors que les garçons se remémorent le film Little Buddha de 1993 visionné à l’école, leur béguin ressenti pour Keanu Reeves dans ce film et comment, rentré chez lui, l’un d’eux s’était senti sexuellement attiré par Bouddha. Wichaya Artamat revient au festival avec un projet irrévérencieux sur la Thaïlande contemporaine où religion, armée et monarchie sont intouchables. Après le succès de This Song Father Used to Sing (2019), Artamat renoue avec un théâtre naturaliste tout en jeu subtil, gestes quotidiens et petits détails. En nous plongeant dans une perception presque cinématographique de deux appartements de Bangkok, il dépasse le simple récit pour exprimer satiriquement ce qui ne peut l’être ouvertement. Avec poésie, tendresse et moments comiques, Baan Cult, Muang Cult (le culte de la Maison, celui de la Nation) est une exploration inattendue du culte de la structure sociale thaïlandaise.

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Coded Culture

En 2013 Wichaya Artamat proposait une première version de Baan Cult, Muang Cult. Peu de temps après, ses pièces cryptiques et perplexes lui attribuaient une place incontournable dans le paysage théâtral thaïlandais.

Baan Cult, Muang Cult avait introduit au public l’approche unique du metteur en scène. Dans la pièce, il faisait remonter à la surface l’imprécision, la banalité et l’absurdité, alors que l’agitation politique de la Thaïlande était restituée de manière subtile et satirique. Des bribes et de menus détails du paysage visuel et sonore de la pièce étaient utilisés afin que les gestes les plus quotidiens, apparemment improvisés, et les phrases les plus aléatoires puissent incarner le zeitgeist de la Thaïlande des années 2010.

Au cours de ces années, après que les troubles aient pris leur tournure la plus sanglante avec le massacre de mai 2010 dans le centre de Bangkok, l’ignorance et l’apathie étaient devenues prédominantes, de même que la peur et le désespoir. Les voix de l’opposition avaient activement été réduites au silence, supprimées et stigmatisées par l’État, les grands médias ou même par les citoyen·nes eux·elles-mêmes dans leur vie de tous les jours. Mais, en même temps, un paradigme avait été modifié.

Grâce à une série de manifestations et d’incidents consécutifs au coup d’État militaire de 2006, la prise de conscience politique s’était accélérée et avait impulsé un changement de direction. De plus en plus de personnes commençaient à critiquer la monarchie, vénérée de manière inconditionnelle, ainsi que les réseaux qui l’entouraient. Ces voix émergentes étaient cependant encore marginalisées et occultées, ronronnant dans la clandestinité ou au sein de groupes très unis, à l’instar d’un bruit qui court. Mais l’incertitude et le danger restaient les sentiments prépondérants. Baan Cult, Muang Cult fut conçue dans ce climat politique et développée à partir de Maebaan Muang Bhud (Housewife in a Buddhist Land, 2013), une autre pièce clandestine et en cours de développement de Wichaya Artamat.

Maebaan Muang Bhud avait été présentée lors d’un événement de quatre jours à des spectateur·ices soigneusement sélectionné·es, et admis·es uniquement sur invitation. Selon une déclaration du metteur en scène, la pièce était directement inspirée d’une adaptation indonésienne à forte connotation politique du Wunschkonzert (1971) de Franz Xaver Kroetz dans laquelle une photo du Général Soeharto était installée et dévoilée sur scène. La pièce d’Artamat faisait aussi subtilement hommage à Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles (1975) de Chantal Akerman.

Au lieu de se contenter de représenter fidèlement une énième femme au foyer de manière hyperréaliste, la Fräulein Rasch du Wunschkonzert s’était muée en une femme d’un pays bouddhiste anonyme. Son émission de radio préférée, Sie wünschen?, s’était transformée en un méli-mélo kitsch composé de publicités, de chansons, d’articles d’actualité et de propagande journalière provenant de la diffusion quotidienne de Radio Thaïlande. Plus important encore, le général Soeharto était devenu le roi Bhumibol [roi de Thaïlande jusqu’en 2015 – ndlr].

À l’époque, bien que ses portraits soient omniprésents dans la vie quotidienne thaïlandaise (ils étaient même surnommés « portraits de famille » par les médias grand public), il demeurait encore impensable de mettre en scène ou de filmer intentionnellement des objets liés à la royauté, à moins qu’il ne s’agisse de propagande royale. Dans cette société homogène, il était inconcevable voire impossible aux yeux du plus grand nombre que la monarchie puisse avoir une autre place. Plusieurs membres du public n’avaient même pas remarqué la présence sur scène du portrait du roi.

Hormis la propagande, l’expression politique dans le domaine artistique se cantonnait à des symboles lourds et abstraits ou à des métaphores réalistes cachées. La politique devait être codée ou condensée dans le quotidien : l’autoritarisme était disséqué par le biais d’une simple histoire d’école, et une critique dissimulée de la monarchie était réalisée à partir d’une figure paternelle ordinaire (en particulier celles des mourants ou des défunts) dans ce qui semblait être un drame familial typique (faisant référence à un lien familial imaginaire dans lequel le défunt roi était vénéré en tant que « père de la terre »). Un portrait de famille et une banale radio pouvaient donc bien forger l’interprétation d’une pièce de théâtre allemande vieille de 42 ans.

Tourner autour du pot semblait – et semble encore – être la seule option possible lorsqu’on abordait ce qui ne pouvait être exprimé ouvertement dans la société thaïlandaise. Depuis ses débuts, Wichaya Artamat tentait de dévoiler et de s’attaquer à cette situation absurde dans laquelle certains propos politiques étaient à tel point proscrits que le quotidien en devenait par lui-même politique.

Bien qu’il s’agissait d’un simple tour de passe-passe, il était légitime et valide, puisqu’inciter d’autres personnes à remarquer le pot lui-même (celui autour duquel on tourne) était déjà en soi une réussite. En 2013 Baan Cult, Muang Cult tournait encore davantage autour du pot, ouvrant des espaces pour une exploration plus poussée de ces codes révélateurs et de ces détails disséminés.

Dans Baan Cult, Muang Cult, une pièce est devenue deux, un personnage s’est transformé en quatre (nommé·es sur le papier mais toujours anonymes sur scène), la diffusion de Radio Thaïlande a conquis le premier acte, tandis que le silence humain est ensuite rompu par des dialogues écrits et improvisés qui, tous, sont codés. À l’origine, le public de Bangkok avait besoin de deux jours distincts pour assister à la totalité de la pièce, car les deux salles étaient réellement séparées, et seul·es les acteur·ices étaient autorisé·es à se croiser pendant ces représentations simultanées. Les combinaisons d’acteur·ice ainsi que les rôles qui leur étaient attribué·es changeaient presque tous les jours.

Les petits bouddhas colorés, les stores à fleurs couronnées, les publications à thème politique, les métaphores cancanières et le point culminant de la narration impliquant une figure paternelle pouvaient être lus comme des indices évidents mais étaient encore loin d’énoncer un propos logique et directement compréhensible. Les gestes et les actions quotidiens (même la cuisine en temps réel) semblaient aussi naturels qu’inquiétants. Soit ces personnages vivaient leur vie à l’intérieur d’un film culte bizarre, soit iels étaient en quelque sorte captif·ves d’un véritable culte, soit iels vivaient des anomalies, soit toute une société (Buddhist Land, Cult Land, Thaïlande) était elle-même l’anomalie. Baan Cult, Muang Cult fut un appel d’air troublant. Faisant écho à l’atmosphère d’incertitude qui persistait dans le monde réel, les points de vue confinés de la pièce éloignaient le public d’un ensemble cohérent, lui offrant plutôt une vision déconnectée et incomplète, sans épilogue ni dénouement.

Dix ans plus tard, alors que les manifestations de 2020-2021 ont ravivé l’espoir, que les appels à la réforme de la monarchie bénéficient d’un large soutien, que la nouvelle génération de Thaïlandais·es rejette ouvertement l’hymne royal, que les prises de position concernant la lèse-majesté ont été un facteur décisif pour les élections générales du 14 mai 2023, la recréation de Baan Cult, Muang Cult pourrait être considérée comme obsolète. Paradoxalement, ce n’est pas le cas.

Le climat politique s’est certes amélioré sur le plan culturel. Mais sur le plan politique, l’épilogue et le dénouement demeurent toujours un horizon lointain. La société a en quelque sorte accepté l’existence de sujets tabous, mais n’est pas nécessairement d’accord sur comment, quand, ni même sur la nécessité de les aborder. Ainsi, le mur entre les deux pièces s’est aminci, tous les personnages étant légèrement conscient·es de l’existence des deux autres, et leurs conversations parallèles se sont entremêlées.

De l’époque où personne n’osait remettre en question la doctrine économique du roi Bhumibol, à celle où The King Never Smiles [biographie non autorisée du roi Bhumibol écrite par le journaliste Paul M. Handley en 2006 – ndlr] est devenu populaire dans la clandestinité ; de celle où un réalisateur de télévision primé était applaudi unanimement pour ses discours royalistes appelant au bannissement d’autrui, à celle où la remarque du roi Vajiralongkorn [unique fils du Roi Bhumibol et actuel roi de Thaïlande – ndlr] sur le « pays du compromis » est devenue un objet de dérision, de nombreux codes restent encore à déchiffrer à Cult Land.

  • Chayanin Tiangpitayagorn
  • Avril 2023
  • Chayanin Tiangpitayagorn (1987) travaille depuis 2008 comme critique de cinéma et de théâtre. En plus d’écrire et de traduire des textes pour les publications papiers et numériques il est membre de la Bangkok Critics Assembly, de Wildtype (un groupe informel de critiques et de programmateur·ices de cinéma actif dans la promotion du cinéma et de l’art vidéo indépendants et sous représentés) et de l’International Association of Theatre Critics (IATC) – Thailand Centre.

Présentation : Kunstenfestivaldesarts, Kaaitheater
Concept et mise en scène : Wichaya Artamat | Textes : Ratchapoom Boonbunchachoke, Pathipon Adsavamahapong | Avec : Parnrut Kritchanchai, Dujdao Vadhanapakorn, Sarut Komalittipong, Surat Kaewseekram | Essai radiophonique : Wichaya Artamat | Direction technique  et scénographie : Pornpan Areeyaveerasid, Rueangrith Suntisuk | Costumes : Nicha Buranasamrit | Régie : Pathipon Adsavamahapong 
Production et manager de tournée : Sasapin Siriwanij | Coproduction : Kunstenfestivaldesarts

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