Lia Rodrigues Rio de Janeiro

Outrar

danse — premiere

De Kriekelaar

| ⧖ 1h | €16 / €13 | En plein air

Outrar signifie devenir l'autre, être infecté par l'autre dans une pratique d'échange constant. Après le succès de son chef-d'œuvre chorégraphique Fúria – une performance explosive qui a fait fureur sur la scène principale du Théâtre National au Kunstenfestivaldesarts en 2019 – Lia Rodrigues revient pour partager avec le public bruxellois un diamant brut de danse, imaginé durant ces longs mois de crise sanitaire et créé collectivement au Brésil avec sa compagnie. Face à l'impossibilité de voyager – et à la nécessité d'être au Brésil – elle a travaillé « en ligne » sur ce nouveau projet pour le festival avec les artistes de sa compagnie et avec des musiciens de différents horizons, un dispositif dans lequel la chorégraphie voyage de continent à continent, et de corps à corps. Outrar est une série d’incitations chorégraphiques et une lettre sonore envoyée du Brésil aux danseur·euses proches de Lia Rodrigues et désormais basés en Europe : un puissant voyage à la frontière entre distance et proximité.

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Outrar

Entretien avec Lia Rodrigues

Après avoir présenté Fúria en 2019, vous revenez au Kunstenfestivaldesarts en 2021 avec Outrar. Dérivé du substantif « outro », « autre » en portugais, ce verbe peut se traduire par « s’autruifier » ou encore « se faire autre ». Fernando Pessoa, écrivain connu pour ses nombreux hétéronymes et alter-égos fictifs, a conçu ce néologisme pour évoquer un état d’ouverture, de solidarité et d’empathie, une capacité à s’imaginer à la place d’un autre, ainsi qu’une reconnaissance de l’opinion et de la perspective d’autrui. Considérant votre travail relatif aux corporéités et aux subjectivités marginalisées, comment concevez-vous le mouvement de « se faire autre » ? Comment cet élan vers l’autre se manifeste-il dans votre travail chorégraphique ?         
« Être au plus proche, ce n’est pas toucher, la plus grande proximité est d’assumer le lointain de l’autre ». Voici une très belle citation de Jean Oury [psychanalyste et psychiatre français] en lien avec le verbe « outrar » inventé par Pessoa. Depuis très longtemps dans mes workshops et mes cours, j’utilise ce concept comme consigne. Il s’agit de regarder l’autre, de se transmuter, se transfigurer. Dans ce sens, j’aime aussi beaucoup l’idée de transcréation, un autre néologisme, de Augusto de Campos cette fois-ci. Je comprends transcréation comme l’acte d’anthropophagie de l’autre, pas en vue de l’anéantir mais plutôt d’approcher ses qualités. Ainsi, plutôt que de littéralement devenir un·e autre, « outrar » est une écoute radicale de l’autre, et une possibilité de trouver quelque chose de commun dans la différence.

Cette écoute radicale a commencé comme une curiosité, un désir, mais j’ai rapidement compris que c’était un devoir civique, une responsabilité dans un pays marqué par le racisme et les inégalités structurelles. En tant que chorégraphe, et de par ma position en tant que personne blanche de classe moyenne au Brésil, je considère que c’est un devoir de tisser des liens et de créer des espaces de rencontre avec l’autre.     

Cette écoute radicale de l’autre traverse votre pratique à plusieurs niveaux. Elle est centrale dans votre méthodologie de travail et dans votre pédagogie. Les références explicites aux cosmovisions indigènes dans la trilogie Pororoca (2009), Piracema (2011), Pindorama (2013) ou encore Para que o céu não caia (2016), sont aussi symptomatiques de cette ouverture à l’altérité. Enfin, vous suivez cet engagement de façon quotidienne à Maré, une des plus grandes favelas de Rio de Janeiro, où vous avez basé votre compagnie en 2004, et où vous avez créé, dans le cadre de l’ONG Redes da Maré, le Centre d’Arts de Maré avec Silvia Soter et Eliana Sousa Silva en 2009, ainsi que son École Libre de Danse. Pourquoi mettre en exergue cet élan vers l’autre, inclinaison pourtant omniprésente dans votre pratique, précisément en ce moment ?         

Avant tout, Outrar est lié à la crise sanitaire que nous traversons, et aux inégalités flagrantes qu’elle a exacerbées. Quels sont les corps qui meurent le plus ? Le jour où nous réalisons cet entretien, 25 personnes ont été assassinées à Jacarézinho, la favela voisine de Maré. Un acte de barbarie sous une gestion alignée avec celle de Bolsonaro. 25 personnes, et non 25 criminels. C’est un sujet urgent de réflexion qui ne peut pas être ignoré.         

Pratiquement, l’idée du travail surgit lors d’une résidence réalisée au Pianofabriek en décembre 2020, à l’invitation des directeurs du Kunstenfestivaldesarts, Daniel Blanga Gubbay et Dries Douibi. J’ai passé une semaine seule dans un studio de danse alors que d’habitude je travaille toujours en collectif, dans un rapport à l’autre. Avec ma compagnie, nous travaillons en collaboration : iels dansent et moi je tisse, je tresse et entrelace la trame chorégraphique. Cette fois, j’ai fait le contraire. J’ai dansé seule à Bruxelles et on m’envoyait des instructions à distance par Zoom. C’est alors que j’ai compris que ce solo collectif ouvrait des possibilités.     

« Solo collectif » est une bonne synthèse de la condition de sociabilité virtuelle que nous expérimentons au cours de cette pandémie. Au-delà de ces outils technologiques qui nous permettent d’être ensembles à distance, quelles ont été les dynamiques d’échange et de transmission que vous avez établies lors du processus d’Outrar ?         
À partir des conversations avec Daniel et Dries, nous avons pensé à un projet qui pouvait mettre en contact plusieurs personnes. Je me suis réunie avec tous·tes les artistes de ma compagnie et nous avons abouti au format de la lettre collective. Chaque artiste a proposé des fragments d’instructions. La lettre est la somme de leurs contributions, qui compte au total 27 tâches : être paon, être gorille, la pause café, manipuler un objet, trembler, ailes d’oiseau, consteller, devenir turbulent·e [turbante-se], apparaître et disparaître, etc.         

J’ai suivi plus ou moins le même principe pour la musique. J’ai convoqué des musicien·nes que je connaissais, qui étaient proches de moi et leur ai demandé de m’envoyer des extraits sonores. J’ai compilé des extraits de musique que Zeca Assumpção avait créé pour moi il y a longtemps, des enregistrements du chanteur hollandais Henk Zwart qui vivait au-dessus de chez moi, et que j’ai ensuite envoyé à Zeca à São Paulo, du groupe électro acoustique ‘Cadeira’ dont ma fille Inês Assumpção fait partie, du DJ hollandais Mendel et aussi des sonorités créés par les danseur·euses. Le musicien Alexandre Seabra m’a aidée à monter et mixer cette bande-son. Ce fut non seulement une rencontre à distance mais également intergénérationnelle : de Zeca Assumpcão qui a 76 ans aux jeunes qui reçoivent leur première rémunération.         

Cette trame de fragments de musique et d’instructions composent cette lettre sonore destinée à des artistes brésilien·nes qui sont en Europe : Luyd Carvalho, Marllon Araújo, Volmir Cordeiro, Calixto Neto. Les artistes sont totalement libres de faire ce qu’iels veulent avec cette lettre-cadeau, la seule règle est d’utiliser cette bande-son, qui est la même pour tous·tes.         

Considérant cette période de pénurie et de crise, nous avons pensé à faire un projet où tout le monde pouvait recevoir la même rémunération. Outrar est une forme d’entre-aide, et part d’une envie de distribuer les ressources et les opportunités. Je pense toujours que mon travail doit être solidaire. Je souhaite que les artistes survivent, que les jeunes restent enthousiastes à l’idée de poursuivre leur travail. Peut-être la création peut-elle insuffler du courage pour affronter ce moment difficile ? En tout cas, dans un moment où le Brésil enregistre un nombre record de mort·es et où l’État assassine, je pense que créer, c’est conclure un pacte avec la vie.     

Consolider une trame affective et consciemment activer un réseau de soutien n’est qu’un exemple de la manière dont éthique et esthétique se rejoignent dans votre pratique. Dans un milieu culturel de plus en plus fragilisé au Brésil, est-ce que vous concevez votre engagement au collectif et votre travail artistique comme une forme de résistance ?         
Je suis plutôt réticente par rapport à l’utilisation du mot résistance pour parler des artistes. Je pense que la première résistance n’est pas faite par les artistes, mais par les corps qui sont considérés périphériques. Ils disent oui à la vie tous les jours. Dans ma bouche, ce mot est relatif par rapport à d’autres résistances. C’est avec ces corps considérés périphériques que j’apprends à résister. Je préfère parler d’écologie du faire, ce qui est encore différent d’une attitude écologique qui en Europe est associée par exemple à ne plus voyager en avion. Tout en reconnaissant la gravité de la situation environnementale, je conçoit l’écologie de façon plus large.       

Premièrement, nous devons écouter celles et ceux qui parlent d’écologie depuis plus de 500 ans, les peuples indigènes, et puis ensuite les quilombolas [communautés auto-organisées d’origine Afro-brésilienne]. Leur sagesse est presque systématiquement ignorée. De manière générale, il me semble que l’Europe est encore assez réticente en ce qui concerne des savoirs non-occidentaux, et adopte une perspective encore très masculine et blanche. Il faut donc se dé-centrer, élargir le centre, et rendre accessible cet espace à d’autres conceptions du monde, se cultiver au contact d’autres littératures.         

Mon attitude écologique consiste à faire un travail continu avec le territoire. C’est ce qui m’a poussé à m’engager à Redes da Maré, une ONG formée par des habitants de cette favela. J’y suis allée en 2003 la première fois, et c’était alors un lieu que peu d’artistes contemporain·es visitaient. Le Centre d’Arts de Maré est né de la rencontre avec Eliana Sousa Silva, directrice de Redes da Maré, et Silvia Soter, dramaturge et professeure de la faculté d’éducation de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro. Il fait partie d’un ensemble plus large et polyvalent : c’est un espace de danse, d’arts, de séminaires, de rencontres avec les résidents de la favela. Là, l’art n’est pas séparé de la vie, il côtoie la vie. Je suis convaincue que nous avons besoin d’autres desseins, d’autres sens pour que l’art ait un sens. Outrar fait donc partie de ma façon d’envisager la vie. Il ne s’agit pas uniquement d’une chorégraphie, ce travail s’inscrit dans la création d’une manière d’être dans le monde, compromise avec la mise en place d’espaces où les différences peuvent se rencontrer.         

  • Entretien réalisé le 7 mai 2021, édité et traduit du portugais par Olivia Ardui.

Presentation : Kunstenfestivaldesarts-De Kriekelaar

Direction, création : Lia Rodrigues  | Avec :  Marllon Araújo, Luyd Carvalho, Volmir Codeiro, Calixto Neto | Création: Amalia Lima, Leonardo Nunes, Carolina Repetto, Valentina Fittipaldi, Andrey Silva, Larissa Lima, Ricardo Xavier  | Bande originale créée et jouée par: Zeca Assumpção, Henk Zwart, Mendel ,  Grupo Cadeira (Inês Assumpção, Jorge Potyguara, Miguel Bevilacqua, Henrique Rabello) et pieces du CD ‘Authentic South America 5, The Amazon’ | Montage et mixage: Alexandre Seabra | Commissioned and produced by Kunstenfestivaldesarts | Supported by: Kunstenwerkplaats 

20.05

  • 20:30
  • Luyd Carvalho & Marllon Araújo Volmir Cordeiro

21.05

  • 20:30
  • Luyd Carvalho & Marllon Araújo Volmir Cordeiro

22.05

  • 20:30
  • Calixto Neto Volmir Cordeiro

23.05

  • 18:00
  • Volmir Cordeiro Calixto Neto
  • 20:30
  • Luyd Carvalho & Marllon Araújo Calixto Neto

24.05

  • 20:30
  • Calixto Neto Volmir Cordeiro
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