Masamitsu Araki Kyoto

Public Address - Sound of Place

théâtre

Théâtre Varia – Petit Varia

Japonais → FR, NL, EN | ⧖ 1h10 | €16 / €13

En tant qu’artiste sonore, Masamitsu Araki a souvent pratiqué le field recording. Créé dans un espace indépendant à Kyoto, Public Address - Sound of Place est un bijou dramaturgique, présenté ici pour la première fois en dehors du Japon. L’œuvre est née alors que Masamitsu passait une journée avec un des ses amis, qui est aveugle. Il a enregistré les sons de leurs conversations et de l’environnement ambiant. Un cours de gymnastique, le métro de Kyoto, un match de volleyball ou encore les alertes mails du plan de prévention du tremblement de terre et tsunami : sur scène, tout n’est que son. À la manière d’un technicien préparant une performance, Masamitsu Araki entre et sort de l’espace pour déplacer ou orienter différemment les enceintes, comme pour donner vie aux personnages. De cette façon, il mélange la pratique du son expérimental à la tradition du théâtre Bunraku, où les marionnettistes sont présents sur scène mais « invisibles » dans l’esprit des spectateur·rices. À partir de l’expérience de son ami et sa capacité à visualiser la réalité à travers le son, Masamitsu Araki rappelle l'existence d'une pluralité de possibilités d'appréhender la réalité, au-delà de l’expérience normative. Un voyage sonore dans les rues de Kyoto autant qu’une ode au théâtre et à son pouvoir de stimuler l’imagination.

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Le son d’un lieu / Le lieu du son

Commentaire de l’œuvre Public Address - Sound of Place de Masamitsu Araki

Dans Public Address - Sound of Place, l’artiste Masamitsu Araki fait résonner les sons de lieux réels au sein d’un lieu performatif, et crée ainsi un espace où se rencontre le public.

L’espace créé par les sons collectés et enregistrés par Araki se rapproche du concept d’espace social tel que défini par le sociologue Henri Lefebvre. L’espace social que nous habitons n’est pas tant un espace vide qu’un tissage de rapports sociaux. Dans The Aesthetics of Performance, Erika Fischer affirme que l’espace théâtral doit être considéré comme un espace performatif plutôt que comme une construction géométrique. Cet espace performatif qu’elle évoque est le champ d’interaction entre le public et les actions et mouvements des performeur·euses.         

Lorsqu’il est considéré comme étant dynamique, le lieu de la performance transforme et génère un processus temporel que le public saisira comme tel, et non comme une image statique. Au lieu de regarder un objet fixe dans un plan existant, l’observateur·rice est immergé·e dans un environnement fluctuant.

L’écoute d’enregistrements de sons de lieux précis invite le public à créer, au sein de l’espace performatif, un espace imaginaire. La vue permet d’appréhender l’aspect dimensionnel du lieu et son agencement alors que l’ouïe permet de percevoir le rapport entre l’espace et le temps qui passe. La pensée auditive interagit avec la pensée visuelle pour créer un espace et un lieu social.

Public Address - Sound of Place s’articule autour d’une conversation entre Yokota-San, né aveugle, et Masamitsu Araki lui-même. Araki décrit les moments où il enregistrait les interviews de Yokota-San – dans sa chambre et dans les endroits cités au cours de la conversation – comme un prêt d’oreilles. Le son propre aux espaces évoqués par ces oreilles prêtées n’est pas un ensemble de sons bruts de ce qu’a entendu Yokota-San, mais leur reconstruction à travers des micros. Le public accueille cet espace acoustique reconstitué comme étant fait des sons entendus par Yokata-San lui-même, et tente de se replacer dans l’ouïe de celui-ci à travers la musique et les sons qu’il entend au quotidien : les sons rythmés du cours de danse ; le son monotone d’un Shishi-odoshi (une fontaine en bambou utilisée dans les jardins japonais traditionnels pour effrayer les cerfs) ; le son des cigales au temple bouddhiste de Shisendo ; les voix d’enfants excité·es à la vue d’un Ōsanshōuo (une salamandre japonaise géante).

La performance Public Address - Sound of Place se déroule dans une pièce vide. La performance débute par l’entrée en scène d’Araki et ses assistant·es, qui y créent une mise en scène simple à l’aide de haut-parleurs et autres accessoires. Le centre de l’espace est défini de manière abstraite par des cadres de bois. L’espace est ainsi transformé en espace temporel évoquant une pièce mesurant quatre tatamis et demi, la taille minimum d’une pièce de vie dans une maison japonaise. Deux haut-parleurs principaux sont placés au centre de la pièce, l’un représentant Yokota-San, et l’autre Araki. Plusieurs autres haut-parleurs restituant des bruits de fond (télé, radio, sons extérieurs, etc.) sont placés sur l’avant et les côtés. Araki fait une mise en scène méticuleuse du son en plaçant très précisément les haut-parleurs, révélant ainsi son intention de reconstruire le son plutôt que de le reproduire.

Au début de la performance, tout est chaotique, tant le son que l’espace. L’espace est physiquement rempli de sons différents. Les oreilles humaines sont capables de trier les bruits et les sons ayant de l’intérêt. C’est cette capacité qui permet, par exemple, de distinguer une voix dans un bruit de foule. En changeant les emplacements et les sons des haut-parleurs, et plus précisément en les plaçant sur scène comme des éléments perturbateurs, Masamitsu Araki attire l’attention sur les bruits de fond qui flottent dans la pièce et pourraient être inconsciemment écartés comme étant des bruits sans importance.

Vers la fin de la performance, la voix de Yokota-San – émanant jusqu’ici du haut-parleur central et agissant comme protagoniste – disparaît et réémerge depuis les haut-parleurs du fond. Sa voix ne s’entend que faiblement en arrière-plan. La voix de la conversation, qui jusque-là semblait former le cœur de l’espace, se fond dans le murmure périphérique. C’est maintenant la qualité et le tempo de la voix plutôt que les mots qu’elle prononce qui sont mis en exergue. La voix se fond à présent dans le murmure et les bruits environnants plutôt que de s’en détacher. Les traces auditives de la vie quotidienne de Yokota-San ne sont plus centrales, mais créent un espace acoustique expansif, dans lequel le public cherche à entendre de ses propres oreilles. C’est à ce moment-là que peut être isolé et entendu le son d’un lieu tel qu’évoqué dans le titre.

Qu’est-ce qui qualifie le son de ces lieux, et où en est le public à ce stade ? Le son convoque successivement différents lieux : la chambre de Yokota-san, la salle de cours de danse, le temple Shisendo et l’aquarium de la ville de Kyoto. D’après la chercheuse Helga Finter, le son invoque également le visuel. Elle appelle ce phénomène l’audiovision. Dans cette performance, le public peut s’imaginer chaque lieu 
en audiovision. Dans le même temps, la différence entre le lieu qu’il imagine et celui que perçoit Yokata-San lui est rappelé en permanence par la superposition de l’image auditive qui lui est propre et le monde perçu par Yokota-San. L’unité du lieu – cet espace acoustique que nous partageons à travers le son des lieux créés par Araki – est perturbée en permanence.

Dans le son créé par Araki, la fiction et la réalité fluctuent à travers les images qui se superposent : Araki construit l’espace acoustique, révèle les illusions suscitées par cet espace, puis nous arrache à ces illusions. Il invite donc le public en tant que spectateur·rice d’un lieu précis de Kyoto, mais sans l’y emmener comme un groupe homogène. En nous arrachant à un rêve collectif – un stéréotype – Araki nous incite à prendre conscience de la divergence des subjectivités individuelles dans leur rapport à la réalité.

  • Mariko Harigai 

Mariko Harigai est Doctoresse et Professeure associée à la Faculté de musique de l’Université des Arts de Tokyo. Ses recherches portent sur 
l’esthétique des voix au théâtre, la portée de leurs déploiements spatiaux et leurs significations politique.

Présentation : Kunstenfestivaldesarts-Théâtre Varia

Réalisation, conception sonore : Masamitsu Araki | Dialogue : Mitsuharu Yokota, Masamitsu Araki | Ingénieur du son : Kota Uematsu | Plan sonore : Toru Koda | Concepteur lumière : Ryoya Fudetani

 

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