Marcus Lindeen Stockholm / Caen

L’Aventure invisible

théâtre

Théâtre Varia

| Français → NL, EN | ⧖ 1h15 | €18 / €15

L’Aventure invisible explore les thèmes de l’identité et de la transformation en s’appuyant sur une parole autobiographique. Trois acteur·rices appareillé·es d’une oreillette dans laquelle sont diffusés des entretiens enregistrés, font ainsi entrelacer les voix de trois personnes contraintes de réinventer leur identité. Victime d’un AVC à l’âge de 37 ans, une scientifique américaine spécialiste du cerveau étudie de l’intérieur les dommages de cet accident sur son propre cerveau. Sa perte complète de mémoire l’oblige à se réapproprier ses souvenirs, dont sa propre gestuelle et locution. Une artiste revisite, par des rituels mortuaires, l’œuvre photographique de l’artiste surréaliste queer Claude Cahun. Enfin, un homme, né avec une maladie dégénérative et qui fut le premier patient à recevoir une greffe totale du visage, vit avec la face d’un homme de 25 ans de moins que lui. Depuis une dizaine d’années, le metteur en scène et cinéaste suédois Marcus Lindeen forge une œuvre aux confluents du théâtre et du cinéma, ancrée dans un vaste matériau documentaire où il puise des histoires exceptionnelles pour les métamorphoser en récits poétiques, sensibles et politiques. Avec L’Aventure invisible il tisse le fil de trois histoires pour former une seule conversation qui interroge l’impermanence de nos identités.

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Entretien avec Marcus Lindeen

Quelle a été votre formation en tant qu’artiste ?
J’ai débuté comme journaliste de presse et de radio. Pendant plusieurs années, j’ai animé ma propre émission à la radio nationale en Suède. J’ai appris à trouver des sujets, à raconter des histoires, à communiquer avec un public. Mais assez vite, je me suis senti limité dans ma pratique. Je voulais avoir plus de liberté dans la mise en forme des sujets. J’ai alors intégré le Conservatoire National Supérieur des Arts du spectacle à Stockholm, pour devenir réalisateur et metteur en scène. Aujourd’hui, j’utilise le journalisme comme un outil de recherche pour mes créations.

Travaillez-vous toujours à partir d’un matériau documentaire ? Qu’est-ce qui vous attire vers certains sujets ?
Mon point de départ se situe toujours dans la réalité. Je fais des recherches en permanence. Je classe par thèmes les histoires qui m’interpellent et qui sortent du commun par leur singularité. Lorsque je commence un projet, je m’isole en général pendant un certain temps pour passer en revue mes archives et je me demande alors ce qui peut être combiné ensemble, ce que je trouve intéressant. Je cherche souvent des histoires qui ont un côté sensationnel, voire spectaculaire. Mais elles doivent aussi comporter une dimension poétique ou mythologique, quelque chose qui puisse créer une expérience non seulement pour moi en tant que créateur, mais aussi pour le public. Une expérience qui ouvre différentes strates de pensée et d’associations… Cela prend du temps de trouver des histoires qui ont ce potentiel, mais quand c’est le cas, c’est magique.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans les trois récits réunis pour L’Aventure invisible, et qu’est-ce qui selon vous les lie ?
L’Aventure invisible est née d’un double intérêt. D’abord, pour l’artiste surréaliste Claude Cahun, dont je trouve les photographies fascinantes, très queer et mystérieuses. J’ai emprunté le titre L’Aventure invisible à l’un de ses écrits surréalistes. Il m’a tout de suite plu. Il est à la fois naïf et profond, comme une saga ou un récit d’aventures pour enfants. Je savais que je voulais créer une œuvre avec ce titre. D’autre part, j’étais fasciné par la transplantation faciale. J’avais fait des recherches sur un Français, Jérôme Hamon, qui est le premier homme au monde à avoir reçu deux greffes totales du visage. Le point de départ de L’Aventure invisible était une sorte de défi lancé à moi-même de créer une œuvre interrogeant la notion d’identité en associant ces deux histoires. J’ai mené des recherches pendant deux ans et le projet s’est étendu à l’histoire de Jill Bolte Taylor, une scientifique spécialiste du cerveau qui a perdu la mémoire à la suite d’un AVC et qui a dû se réinventer. Ces trois histoires remettent en cause l’idée d’une identité stable et offrent des interprétations plus complexes de ce qu’« être » signifie. Claude Cahun disait que nous ne sommes jamais un, mais multiples : « Sous ce masque, un autre masque ; je n’en finirai jamais de soulever ces visages. » Elle citait volontiers le « Je est un autre » d’Arthur Rimbaud, auquel elle ajoutait « et multiple, toujours ». Quant à Jérôme Hamon, il se surnomme lui-même « l’homme aux trois visages » : son visage originel, celui qu’il a reçu après sa première greffe, et le troisième visage, reçu après la seconde greffe. Avec Marianne Ségol-Samoy, la dramaturge et collaboratrice artistique franco-suédoise avec qui je travaille, nous l’avons interviewé à plusieurs reprises à Paris. Il nous a parlé du fait d’avoir reçu le visage de deux donneurs et de la manière dont cela a affecté sa perception de lui-même. Une question importante pour moi était : si on perd son visage et que l’on reçoit celui d’un·e d’autre, est-on toujours la même personne ou devient-on quelqu’un·e d’autre ? Y a-t-il un moi intérieur ou sommes-nous de fait toujours multiples ?     

Quand vous interviewez des personnes réelles, comment construisez-vous ensuite un personnage pour la scène ?
Dans la plupart de mes spectacles, je crée une sorte de scénario sonore : j’enregistre des entretiens menés avec des personnes réelles, je réécris des parties et je fais un montage, un peu comme lorsque je travaillais à la radio. Sur scène, cette partition sonore est diffusée, par le biais d’une oreillette cachée, aux acteur·rices qui se font la voix des personnes interviewées. Cette méthode permet de conserver le rythme et la sensation d’une parole orale. J’essaie de rester proche non seulement de ce que les personnes interviewées ont dit mais aussi de comment elles l’ont dit. Cette technique affecte à la fois le processus d’écriture et l’interprétation des acteur·rices. Sur scène, ils·elles parlent tout en étant concentré·es sur ce qui leur est transmis dans l’oreillette. Il en résulte quelque chose de brut et d’authentique, à la fois étrange et distancié.

Les textes autobiographiques ou les témoignages personnels sont au cœur de plusieurs de vos pièces. Les récits de L’Aventure invisible posent tous la question : comment peut-on faire face à soi-même en tant qu’autre ? Pourquoi ces voix réflexives vous fascinent-elles autant ?
Jérôme et Jill traversent une transformation radicale. Jill fait un AVC, Jérôme subit une greffe de la face à deux reprises. Il y a un « avant » et un « après », ce qui est commun à beaucoup d’histoires. Mais dans ce cas précis, j’ai la possibilité d’examiner en profondeur ce qui se passe réellement dans le moment-même de la transformation. Ces personnes font le récit de leur métamorphose dans ce qu’elle a de plus intime. Les thèmes de l’identité et de la transformation sont récurrents dans mon travail. Ici, ils sont réduits à quelque chose d’essentiel. Mais je m’intéresse aussi à l’art de raconter des histoires et à ce que la pratique artistique peut créer, en tant qu’outil existentiel, presque comme une pratique spirituelle.         

  • Propos recueillis par Barbara Turquier pour le Festival d’Automne à Paris, avril 2020. 

Barbara Turquier est responsable de recherches à la Femis. Elle a consacré sa thèse de doctorat aux relations entre la ville et le cinéma d’avant-garde et a écrit une série d’articles sur le cinéma expérimental.

Présentation : Kunstenfestivaldesarts-Théâtre Varia
Texte, mise en scène : Marcus Lindeen | Avec : Claron McFadden, Tom Menanteau, Franky Gogo | Collaboration artistique, dramaturgie, traduction : Marianne Ségol-Samoy | Musique, conception sonore : Hans Appelqvist | Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy | Lumière : Diane Guérin | Film: Sarah Pucill | Régie plateau, lumière, vidéo : Dimitri Blin | Régie son : Isaac Azoulay | Production : Comédie de Caen-CDN de Normandie dans le cadre du Pôle Européen de création | Coproduction : T2G — Théâtre de Gennevilliers - Centre Dramatique National Festival d’Automne à Paris | Avec le soutien de l’Institut français, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le ministère de la Culture et la Cité internationale des arts, le Festival Les Boréales, The Swedish Arts Grants Committee | En partenariat avec France Culture

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