Dans le texte Hydrofeminism, sous-titré Bodies of Water, Astrida Neimanis décrit l’impossibilité d’un corps à être autonome. « We are bodies of water », dit-elle, nous sommes des corps composés d’eau. Cette eau qui passe d’un corps à un autre, d’une espèce à l’autre. Nous respirons l’eau expirée par d’autres. Nous la transpirons, puis la buvons, créant une circulation permanente entre les corps. Ce fait à lui seul nous met dans l’impossibilité de dire Je. La pandémie, au-delà d’une contamination imprévue, ne serait-elle pas aussi l’exposition au grand jour d’un phénomène préexistant ? Dans un état de contamination permanent, nos corps composés d’eau circulent depuis toujours à travers d’autres organismes. Malgré tout ce dont nous avons du faire le deuil, et dans un élan d’espoir pour surmonter cette période, c’est la contamination que célèbre cette édition du Kunstenfestivaldesarts. La contamination, non seulement comme une urgence à combattre, mais aussi comme un des éléments constituants de notre être au monde.

La nature non homogène de la ville est le pivot de cette édition, révélée par des œuvres commandées à la fois à des artistes qui l’habitent et d’autres qui l’observent à distance. Christophe Chassol a créé son nouvel album à partir des contaminations linguistiques et polyphonies sonores du cœur de la ville. Mariano Pensotti dépeint la ville à travers la vie six spectateurs et l’influence qu’exerce sur eux une pièce de théâtre. Le projet de Lina Lapelyte, conçu avec chœurs locaux, sonde l’importance des espaces de loisir à Bruxelles, et sera présenté autour d’une piscine en plein air. L’exposition de Hamza Halloubi s’intéresse à la multiplicité des regards qui voyagent d’un corps à l’autre. Une confluence de différents récits, de corps et d’eaux qui reflètent la ville.

Au cours de l’année écoulée, le paysage urbain a inspiré, influencé et à son tour contaminé les créations artistiques. Walid Raad conçoit une exposition sur mesure pour les espaces de la Maison des Arts à Schaerbeek. Dans le parc Josaphat, Sarah Vanhee installe une école publique en plein air. Akira Takayama crée une université temporaire dans les fast-foods de la ville. La ville dans laquelle circule cette édition en est une de jardins, de parcs et d’espaces restés ouverts alors que les salles de spectacle et musées restaient portes closes.  

Une circulation ne se fait pas toujours par échange horizontal. Elle s’inscrit au contraire souvent dans des rapports de pouvoir asymétriques, dans des injonctions culturelles et des appropriations violentes. Amanda Piña éclaire cette facette de la contamination par un impressionnant exposé sur le rôle de la chorégraphie dans la colonisation de l’Amérique du Sud. Jaha Koo s’intéresse à l’influence de la culture occidentale dans ses rapports à la Corée du Sud. L’artiste thaï Korakrit Arunanondchai présente un projet de cinéma augmenté dans la chapelle des Brigittines. The Living and the Dead Ensemble propose un voyage onirique dans le passé et le présent d’Haïti et sa relation à l’Occident. Nadia Beugré éclaire l’héritage de la colonisation inscrit dans le regard porté sur le corps noir. Le théâtre agit comme un prisme sur l’histoire et ses multiples couches.

Le théâtre est aussi un lieu hybride où, sous le regard du public, le corps perd son autonomie pour être contaminé par d’autres identités. Dans un seule en scène, Okwui Okpokwasili relate les liens de deux amies dans le Bronx des années 1980. L’auteur Edouard Louis monte sur scène pour être réhabilité par son moi adolescent, sous la direction de Milo Rau. Nacera Belaza conçoit la chorégraphie comme une vague d’énergie se déplaçant entre les corps. Marcus Lindeen met en scène la cohabitation d’identités multiples au sein d’un même corps : les interprètes, guidés par le son, incarnent le refus de la vie à se décliner au singulier.

Le son a le pouvoir de traverser et contaminer un espace pour y créer quelque chose qui n’y existait pas. L’artiste japonais Araki Masamitsu entraîne le public dans une performance sonore qui transforme l’espace des rues de Tokyo. Joris Lacoste et Ictus créent un théâtre sans corps, une archive de voix. Adeline Rosenstein propose une enquête radiophonique se déroulant à la fois sur scène et à domicile, dans la continuation de tout ce que nous avons du partager à distance ces derniers mois.

Afin d’ouvrir le partage, le festival a prévu plusieurs événements ne nécessitant pas de présence physique à Bruxelles. Le programme des rencontres théoriques – de Sadiya Hartman à Rolando Vasquez – se tiendra en ligne. Un théâtre virtuel permettra de suivre en ligne cinq spectacles, de Léa Drouet ou encore d’Edouard Louis et Milo Rau, diffusés en direct depuis Bruxelles. La distance n’est pas seulement une fracture, c’est également un lieu à habiter, à cohabiter.

La distance est aussi un espace habité par la danse. Dans Space, la chorégraphe américaine Faye Driscoll métamorphose la danse en enquête sur l’espace et la proximité. Outrar de Lia Rodrigues est une réflexion sur la chorégraphie comme élément se transmettant d’un corps à un autre. Au cœur d’un jardin reconstitué, Ayaka Nakama danse parmi les souvenirs du public. La danse n’appartient à personne : comme l’eau, elle circule entre les corps.

Dans un ancien salon de coiffure de la place Sainte-Catherine, l’artiste Pélagie Gbaguidi, installée à Bruxelles, établit un lieu de troc où échanger  des objets et histoires dont nous n’avons plus l’utilité. Zone de Troc tisse un espace d’attention à l’autre dans lequel se rematérialise l’interdépendance des existences. Après des mois d’isolation nécessaire, elle nous rappelle la pratique vitale et collective de contamination et de soins mutuels. Nous existons au-delà d’une impossible autonomie, peut-être tout simplement comme des corps composés d’eau.

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